Les Innombrables Dons de Godblade (Nouvelle)

De La Bibliothèque Impériale
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Les Ravageurs sont des conquérants dont les hordes immenses sont le fléau des Royaumes Mortels. Les champions à la tête leurs armées se maintiennent en place grâce à une combinaison de charisme et de brutalité, mais pour ceux qui désirent obtenir la faveur des Sombres Dieux, la mort est loin d'être le plus grand risque…


Ozrakiah festoyait toujours à la veille d'un combat. De la viande rôtie, des fruits gorgés de sucs, de la bière tribale épaissie d'un brouet fortifiant… Ses admirateurs faisaient en sorte qu'il soit bien nourri, car son prestige rejaillissait sur eux après chaque duel. Il était leur étendard, leur champion. Il avait massacré les meilleurs guerriers des tribus rivales, et si les bandes ennemies maudissaient son nom, il était un héros son propre peuple. Mais les duels étaient infiniment plus fatigants que la guerre. La guerre sape l'endurance, c'est vrai, mais une bataille est une tempête de chaos, de son et d'émotions. Un duel, malgré les cris de la foule, est silencieux. Se mesurer à un autre guerrier demande de la patience, de la concentration et du sang-froid. La rage débridée a sa place au cœur du mur de boucliers, où l'agressivité et une chance insolente peuvent pallier un manque d'adresse, mais pour un gladiateur… Non, la rage est le recours des sots et des désespérés. Et la plupart du temps, ceux-ci se retrouvent sur le dos, la gorge et le ventre ouverts, et le sable de l'arène boit avidement leur sang. Une des premières leçons qu'il avait apprise était que les faucons charognards se délectaient de la chair des colériques et des imprudents. Il l'apprit dès les premiers jours, et l'enseigna bientôt à ses rivaux, à la pointe de ses lames.

Il but une longue gorgée de sa corne d'ivoire, chassant l'amertume de baies de ghurra qui tachaient encore ses lèvres de noir. Elles avaient un goût horrible, mais elles abaissaient la température du sang, prévenant les maux de tête dus aux insolations. Elles épaississaient aussi la salive, pas assez pour lutter contre la soif mais suffisamment pour que cracher dans ses mains avant un duel empêche les mains de suer trop vite. Une prise assurée était une autre clef pour rester en vie : Ozrakiah avait vu plus d'un vétéran périr bêtement après avoir été désarmé. Ce sont ces astuces qui le distinguaient des autres gladiateurs et gladiatrices. Il était fort, mais pas plus qu'un autre. Ozrakiah ajoutait à sa force la ruse et la prudence. C'est pour cela qu'il portait gravé dans la peau de nombreuses runes dénotant la faveur des dieux, que son corps était imprégné de leurs bénédictions, et que ses rivaux finissaient toujours sur un bûcher. "Plus de bière!" demanda-t-il à l'esclave la plus proche. Il suivit du regard le balancement des hanches de la jeune fille comme elle s'empressait d'obéir, et il sourit de toutes ses dents. Être une légende avait du bon.

La bête en réclame davantage. Plus de pâtée, plus d'ordures, plus d'os et d'abats, que ses maîtres lancent généreusement dans sa direction. "Godblade a faim!" s'exclame un des geôliers de la bête, ce qui déclenche force huées et railleries. La bête se tourne en direction des rires, l'orgueil s'affichant dans la myriade d'yeux qui ornent ses sept visages. Sept gueules garnies de crocs hurlent leur haine, chacune dans une tonalité et une cadence différentes. Des griffes - beaucoup, beaucoup de griffes - se contractent et se recroquevillent.

Les chaînes qui attachent la bête au pilier de pierre ne suffisent pas; plusieurs geôliers braquent leurs lances sur elle, notamment à l'heure du repas. Dans le passé, les shamans expliquaient que le monstre n'était pas doué de raison. L'instinct le guide, et l'émotion remplace la compréhension. La faim le pousse à tuer pour se nourrir. C'est une chose faite de désirs si primitifs, si féroces, qu'ils éclipsent la sauvagerie dont les hommes sont capables. Ses nombreuses bouches gémissent à l'unisson, exprimant sa faim dévorante.

On lui amène un sacrifice, poussé en avant par les mêmes lances. La captive proteste, comme toujours, clame que ses crimes n'étaient pas graves, qu'elle est innocente des péchés qui l'ont déjà condamnée. Ses geôliers savent que c'est une voleuse et une meurtrière, et qu'elle serait condamnée même si c'était là les moindres de ses crimes. Elle jure qu'elle sera utile à la bataille du lendemain, mais c'est presque un affront : le clan du Cri du Corbeau n'a que faire de la loyauté douteuse d'une menteuse meurtrière. Il remportera la victoire par le fer et l'honneur, le sang et la gloire. Pas par les plaintes de prisonniers trop faibles pour éviter de se faire prendre. Ils la jettent dans la fosse, sous les acclamations des spectateurs. Comme toujours, il y a une lutte; et comme toujours, elle se termine en quelques secondes. La meurtrière se tait. Et Godblade se nourrit.

La bataille commence à l'aube le jour suivant. Les cors de guerre des clans emplissent dans l'air matinal, puis le tonnerre résonne. Non pas le fade tonnerre des orages arcaniques de Sigmar, mais un son bien plus agréable, et plus divin : la cavalcade tectonique d'un millier de tribus. Des millions de guerriers armés de haches et d'épées, menés par leurs champions, chargent sous les bannières de leurs dieux. Godblade se bat au cœur de la bataille. La créature est un tourbillon de serres difformes qui saisissent et tranchent et déchiquettent. Il pénètre dans la ville avec la première vague, gravissant les remparts de marbre, hurlant contre les défenseurs trop braves ou trop insensés pour fuir. Autour de sa forme colossale la horde charge, les cris de guerre couvrant tous les autres sons. Ils sont si nombreux, non pas une vague d'humains et de sueur, mais un océan déferlant dans la ville. Des anges aux ailes de lumière ardente tombent des cieux, abattus par des javelots et une magie primitive et maléfique. Godblade massacre plusieurs barbares dans sa hâte, les arrachant à la dépouille d'un des fils ailés de Sigmar. La bête démembre le Stormcast avec la même facilité qu'un enfant torturant un insecte. Elle tente de dévorer les restes, mais n'y gagne que des brûlures causées par la foudre. Ils n'ont pas de sang à boire. Pas de chair à manger. Ce qui ne fait qu'attiser la fureur de la bête.

La bataille se termine lorsque la ville est en flammes. On attache ensemble les dépouilles des victimes pour en faire de grandes icônes. Des caravanes d'esclaves se forment à l'instigation de barbares égrillards. Godblade se dresse sur une place dont les dalles de marbre sont brisées. Affamé, blessé, il hurle. "Attachez la bête!" s'écrient les barbares, hilares. Ils rient de plus belle lorsque leurs compagnons meurent entre les griffes de Godblade. C'est devenu un jeu : un jeu sauvage, où l'on se couvre de gloire en étant un de ceux qui parviennent à enchaîner la bête. Même entravé, Godblade se débat. Il tend en vain ses griffes vers ses tortionnaires, tente de couper ses chaînes avec ses crocs, qui se brisent et repoussent chaque nuit. Il se jette sur le pilier, laissant des taches de ce qui n'est pas tout à fait du sang. Finalement, apaisé par la sorcellerie des shamans et de copieuses quantités de viande droguée, la bête s'endort. Il tressaille dans son sommeil à la façon d'un véritable animal, mais ses geôliers savent que ce ne sont que des spasmes musculaires répondant à des émotions fugaces. Les Rejetons du Chaos ne pensent pas. Ils ne se souviennent pas de ce qu'ils ont été. Tout le monde le sait. De même qu'ils savent que Godblade ne peut pas rêver.

Ozrakiah se passa l'avant-bras sur le front, essuyant la sueur avant qu'elle n'atteigne ses yeux. Les acclamations de la foule assaillent ses sens, comme une vague de bruit le martelant encore et encore. C'est une sensation aussi familière que le poids de ses haches dans ses mains, et aussi bienvenu que la chaleur du soleil sur sa peau couturée de cicatrices. L'arène pouvait être une maîtresse cruelle, ne lui offrant que des balafres. Mais les dieux ? Ils récompensaient ceux qui joutaient pour leur plaire. Ozrakiah n'était pas homme à cacher les dons prodigués par les dieux, et il affichait fièrement les changements ourdis par le panthéon. Les pointes recourbées le long de son échine. Les dagues d'os jaillissant de ses coudes. La peau dont la texture et l'épaisseur évoquaient désormais les écailles d'un lézard, les renflements épais qui pouvaient briser la lame d'un assaillant. Il dépassait en taille ses adversaires. Tous. Sa puissance physique l'emplissait d'un orgueil malsain qui sous-tendait chaque inspiration, chaque battement de cœur.

Ozrakiah enjamba le corps du dernier fou qui l'avait défié, et se donna en spectacle aux gens de sa tribu, levant ses haches et entrechoquant les lames sous l'éclat du soleil. Les barbares l'acclamèrent. Une autre tribu envoya l'un des siens, un homme svelte comme un serpent armé d'une demi-lance. Ozrakiah perçut l'odeur salée du mucus de lézard dont la pointe était enduite, et vit le fluide refléter l'éclat du soleil de midi. Un autre minable avec une arme empoisonnée. Soit. Ozrakiah cracha dans le sable, indiquant ce qu'il pensait de son adversaire.

"Tu les entends ?" demanda-t-il à celui-ci comme il s'avançait. Il s'était même permis de tendre les bras, haches pointées vers la foule, pour souligner ses propos. "Tu entends notre peuple qui réclame ton sang ?" La réponse n'avait aucune importance. Ozrakiah n'y prêta pas attention. Il laissa l'homme condamné parler, puis avança, les haches baissées, tandis que des milliers de guerriers l'écoutaient prononcer son serment coutumier. "Je suis Ozrakiah Godblade du Clan du Cri du Corbeau, et j'offre ta vie au panthéon." Cet idiot allait mourir, puis le suivant, et le suivant, et tous ceux qui oseraient suivre. Quels dons, quelles bénédictions allaient lui accorder les dieux ? À quels sommets était-il promis ?


Source[modifier]

  • Chaos Battletome : Slaves to Darkness - page 32 - écrit par AARON DEMBSKI-BOWDEN