Le Fardeau du Sacrifice (Nouvelle)

De La Bibliothèque Impériale
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Mages de sang et devins au cœur noir, les Cabalistes échangent la vie de leurs disciples contre une plus grande maîtrise de la magie. Ces ténébreux sorciers possèdent de grands pouvoirs, mais ils doivent veiller à toujours satisfaire la soif d'âmes des dieux, car ces entités voraces exigent des tributs toujours plus importants.


Quand la tribu parlait d'Arjah, elle saluait ses victoires, mais également sa sagesse , sa perspicacité et ses exploits magiques. Mais par-dessus tout, sa tribu appréciait l'acuité de ses prophéties. Qui d'autre pouvait lire ce qu'il adviendrait dans les motifs d'une flaque de sang ? qui d'autre pouvait déceler les méandres du Destin en tranchant dans le dédale des entrailles d'un animal ? Des générations durant, il avait servi de Voix des Dieux à plusieurs chefs et reines de guerre, leur prodiguant ses conseils, utilisant sa magie pour eux au combat, et les trahissant sitôt qu'il pensait que la tribu avait besoin d'un nouveau chef.

Depuis que les royaumes s'étaient ouverts pour dégorger la souillure morbide des murmures du Dieu de la Mort, cette puanteur glaçante s'était insinuée dans nombre de ses conjurations. Les lèvres plissées par la contrariété, Arjah prit une part de plus en plus grande dans les batailles de son clan. Ainsi son peuple se mit à verser plus rarement le sang pour acquérir des terres ou pour des motifs d'orgueil; et il pressait les seigneurs du clan de se souvenir qu'il y avait d'autres moyens de se couvrir de gloire. Il leur murmura des promesses de pouvoir, leur parlant d'antiques tombeaux désormais ouverts, et des artefacts qu'ils recelaient, préservés depuis des millénaires. Les lames d'empires oubliés, imprégnées d'une magie ancienne, se retrouvèrent bientôt entre les mains de ses guerriers. Des colifichets et des objets aux origines inconnues se retrouvèrent sous sa garde, tandis que les talismans moins puissants allaient à ses acolytes.

Et qu'en était-il des vastes et terribles sorts qui ravageaient désormais les terres ? Les tempêtes de flammes hurlantes, les séismes qui engloutissaient les guerriers dans leurs gueules de pierre, les miroirs acérés qui énonçaient d'une voix sifflante tous les péchés de ceux qui s'y miraient… Arjah les avait affrontés en personne, ses mains couvertes de sang levées vers les cieux, chantant de sa voix éraillée les louanges du panthéon, et il avait employé ces fragments d'énergie maligne à ses propres fins. Ils ne pouvaient être liés, du moins pas durablement. Mais ils pouvaient être déchaînés contre l'ennemi.

Ces exploits ne faisaient qu'ajouter à son prestige, bien sûr. Il ne méritait pas moins. Le pouvoir de sa tribu croissait avec le sien. Nulle âme n'avait jamais mieux servi son peuple qu'Arjah. Il avait près de trois cents ans. À quel point était-il proche de ce qu'il désirait ? Quelle distance restait-il ? Apothéose. Ascension. Immortalité. Il était proche. Il en était certain. C'est ce que disait son peuple devant lui, c'est ainsi qu'ils vantaient ses exploits auprès des guerriers des autres clans. Mais lorsqu'ils parlaient entre eux au cœur de la nuit, assis près du feu, ils parlaient surtout de son échec. Son seul échec.

Arjah craignait de ne pas survivre à un autre cataclysme dans ce genre. Même s'il survivait au déchaînement de la magie, ce qui était loin d'être certain, son peuple le tuerait sous prétexte que les dieux l'avaient abandonné. Et… auraient-ils tort de le faire ? Peut-être. Peut-être pas. La nuit de son échec, le contrecoup arcanique lui avait brûlé la chair, le privant d'un œil, d'une oreille, et de son bras gauche, réduit à un moignon calciné. Mais le pire était sa jambe gauche, inutile désormais. Il boiterait jusqu'à la fin de ses jours. Une fin qui, à en croire les présages, était déjà proche.

Il ne devait pas en être ainsi. Il avait agi comme il le fallait dès le départ. N'est-ce pas ? N'avait-il pas fait tout ce que les dieux attendaient de lui ? N'avait-il pas tout préparé à la perfection, en accord avec la volonté divine ? Le sacrifice. C'était le pivot sur lequel reposait la faveur des dieux. La moindre sorcière de village le savait, mais une vie ne suffisait pas toujours à appréhender le concept dans sa totalité. Quel esprit mortel pouvait s'accorder à la toile perverse des désirs des dieux ? Chaque sortilège était un acte de foi. Chaque rituel était de l'espoir enveloppé de prières. Trop de brutes pensaient que le sacrifice se résumait à arracher le cœur des captifs et le brandir en direction des cieux. Où était le sacrifice dans un tel acte ? Ces rites de sang n'étaient que des offrandes, car aucun bien de valeur n'était donné librement. Le sorcier n'y perdait rien. Comment les dieux pourraient répondre à des preuves de dévotion aussi vides de sens ? Arjah avait longuement réfléchi à la question, tandis que ses blessures cicatrisaient lentement.

Le moment de vérité était pour le lendemain. Il pourrait à nouveau marcher, fût-ce difficilement, et il était prêt à prendre sa revanche. La dernière fois, le sacrifice n'avait pas eu la valeur attendue. Le crâne de son père, une relique hantée imprégnée d'énergie sanglante; il l'avait réduit en poudre pour en faire l'ingrédient d'un sort. Sa propre épouse, une vieille femme à qui il tenait beaucoup, avait péri pour lui, égorgée par son couteau rituel pour que son sang s'ajoute aux ingrédients du sort. Trois de ses apprentis, les trois jeunes lanceurs de sorts les plus prometteurs de sa tribu : chacun d'eux fut maintenu solidement par des guerriers et décapité par la hache de la reine. Et comme si cela ne suffisait pas, il avait jeté une dizaine d'artéfacts et de talismans très utiles à sa tribu, chacun dérobé au prix de nombreuses vies dans les tombeaux de royaumes oubliés. Il les avait sacrifiés pour augmenter la puissance de son sortilège. Et cela n'avait pas suffi. Le contrecoup avait failli le tuer, et dans ses rêves enfiévrés, il avait entendu le rire moqueur des dieux. S'il entendait à nouveau ce son, il savait qu'il en perdrait à jamais la raison.

Arjah convoqua son fils pour les ultimes préparations, et le jeune homme l'attendait dans sa tente en peau d'animal, accroupi devant le foyer. Arjah l'observa ôter la poussière du désert de ses bottes, pour ne pas salir les tapis de fourrure. Le jeune homme avait de bonnes manières. Son fils, Nagarah, était à son image : mince, le nez crochu, vêtu de fourrures et d'amulettes de jade et d'os. C'était un sorcier, comme son père. Le dernier de la tribu. L'avenir du clan. Arjah avait conscience de ce que ce fardeau impliquait, car il avait consacré sa vie entière au clan. C'était ce qu'il s'était dit, décennie après décennie, et c'était ce qu'il avait prouvé à de nombreuses reprises. "Le clan survit ou meurt avec toi, Nagarah. Je l'ai lu dans les entrailles d'un Gryph-hound, dont les intestins ne présentaient pas le moindre signe de maladie. La divination était pure, sans aucun risque d'erreur. Écoute-moi bien. Quoi qu'il m'arrive, le clan survit ou meurt avec toi."

Arjah n'eut pas besoin d'en dire plus. Le jeune homme acquiesça, car il avait lu la même chose dans ses propres prophéties. "Je perpétuerai votre enseignement." "Oui. Tu es un élève doué, mon fils." Arjah tira son kriss sacrificiel, dont la poignée en os était polie par deux siècles d'utilisation, et la lame fine, affûtée, légèrement dentelée pour accentuer l'écoulement du sang. Il le tourna dans sa main, laissant l'éclat du feu jouer sur la poignée d'os poli. "Pourquoi pleurez-vous, père ?" "Parce qu'il reste une dernière leçon," répondit doucement Arjah. "Une leçon sur le sacrifice."

L'aube vint, et la bataille la suivait de près. Pour Arjah, qui se tenait loin du choc du fer ensanglanté et du fracas des boucliers brisés, les combats n'étaient qu'une distraction. Il se tenait seul sur un petit promontoire, face à ses rivaux, de l'autre côté des dunes. Il en affrontait cinq : cinq sorciers aelfs vêtus d'armures magiques et armés d'épées à l'aspect nacré. L'air miroitait autour d'eux en créant des mirages impossibles : de vastes navires pourrissant dans les flots; des royaumes de tours de corail qui ne pouvaient exister. Arjah ne savait rien d'eux. Il n'en avait cure. La bataille faisait rage, comme toutes les batailles, et les sorciers ne se souciaient que de leurs propres efforts. Ils combattaient avec des sorts Persistants, des apparitions dangereuses conjurées par les tourments infligés aux Royaumes Mortels par le Dieu de la Mort, libres désormais de ravager les royaumes à loisir. Arjah en avait lié plusieurs - ou plutôt les avait "contenus" -dans ses derniers artéfacts, tout en sachant qu'il s'agissait au mieux de cages éphémères. Au plus fort de la bataille, il brisa les statues d'airain contenant les sorts élémentaux, et une éruption de lumière vorace et de colère spectrale jaillit dans le désert.

Ses rivaux ripostèrent, comme Arjah l'avait prédit. Le champ de bataille se peupla alors de leurs propres sorts persistants. En quelques minutes, les deux armées se séparèrent en petits groupes et la bataille tourna au chaos absolu. La sorcellerie creusa des gouffres dans le désert, engloutissant le sable sous les pieds des guerriers. Hommes et aelfs prenaient feu. Des épées se matérialisaient et tournoyaient en réponse aux ordres des magiciens, se frayant un chemin d'agonie dans les rangs des deux armées. Il sentit les mages aelfs prendre le contrôle de ses sorts brutaux, les pliant à leur volonté et les remodelant par la même occasion. Les mâchoires spectrales d'une immense Manticore adoptèrent l'aspect d'un requin, une gueule garnie de dents comme des poignards plutôt que de crocs recourbés. Sa forme ardente se teintait de rouge comme il massacrait les guerriers du clan d'Arjah. L'un après l'autre, sort après sort, les aelfs modifièrent la magie déchaînée pour la retourner contre la horde humaine. Les bannières des dieux s'embrasèrent en même temps que leurs porteurs. Même avec un seul œil, une oreille, un bras, le sorcier pouvait résister aux efforts des aelfs. Les dieux l'observaient, ils étaient avec lui, et il sentait leur attention couler dans ses veines à chaque battement de cœur. Sous leur regard, il serait plus fort que jamais. il pouvait sauver son clan et gagner la guerre.

Le sacrifice. Apothéose. Ascension. Immortalité. Arjah tira son couteau rituel et ajouta sa volonté à celle de ses ennemis. Les sorts dévorant son peuple redoublèrent de vigueur, les feux brûlant de plus belle, les lames tranchant les os comme la chair. Il entendait sa tribu l'appeler, implorant son aide, sans savoir que chacune de leurs plaintes ignorantes était une prière. Quelque chose se déploya dans son cerveau : un son qui n'était pas un son, une sensation qui n'en était pas une. Une présence. Un rire ? Était-ce un rire ? Avait-il encore échoué ? Non. Pas un rire. Autre chose. Le sorcier leva son kriss, encore rouge du sang de son fils, et se tint seul au bord du champ de bataille, observant la mort de son peuple. "Cela suffit-il ?" hurla-t-il dans le vent. "CELA SUFFIT-IL !?" Il n'eut pas à attendre la réponse bien longtemps.


Source[modifier]

  • Chaos Battletome : Slaves to Darkness - page 36 - écrit par AARON DEMBSKI-BOWDEN