Chevalier du Cinquième Cercle (Nouvelle)

De La Bibliothèque Impériale
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La légende noire de la Varanguard figure sous une forme ou une autre dans les annales de tous les Royaumes Mortels. Chacun est un seigneur des damnés, investi d'une puissance divine et voué corps et âme à l'Élu Éternel. Le chemin vers la gloire est invariablement tortueux et sanglant, et nul ne peut leur résister.


C'est un enfant, trop jeune pour guerroyer, mais assez grand pour apprendre les secrets de la chasse. Il tue sa première proie, un gryphark tacheté, à la fronde. Son père lui apprend à découper la viande en lamelles et la conserver dans le sel pour les longs périples dans les plaines, et le shaman lui enseigne comment réduire les os en poudre, pour avoir des rêves prophétiques. Il offre à sa mère les plumes de la bête, tachetées de bleu et d'or, pour qu'elle se confectionne une parure. Les serres de l'animal sont montées sur le collier qui symbolise son premier exploit. L'aube suivante lui apporte un moment de fierté, lorsqu'il s'éveille des rêves troublants induits par la poudre d'os. Sa sœur, la peau ornée de la peinture de guerre des danseurs de lance, couvre son visage du pastel des chasseurs, qui le marque comme un pourvoyeur de nourriture de son clan.

Les années passent. Il devient un jeune chasseur, presque un adulte. Son visage reflète son statut, et arbore les marques du tueur de bêtes, et non du tueur des hommes. C'est un honneur, un grand honneur. Mais ce n'est pas la gloire. Et comme tous les jeunes de sa tribu, il a besoin de l'un et brûle d'avoir l'autre. L'honneur est une nécessité, mais la gloire? Il a soif de gloire. Il tuerait pour obtenir. Il mourrait, si nécessaire. Il se déplace dans la forêt de fougères, ses pas dérangeant à peine le sol cendreux, ses épaules nues n'effleurant jamais les branches sèches et dépourvues de feuilles. Il s'imagine aussi silencieux qu'un spectre ; non comme les morts sans repos, mais réellement silencieux, aussi discret qu'une ombre.

Dans une main, il tient un javelot à la pointe de bronze rouge, dans l'autre, un fourreau de cuir de javik moucheté, tenu par un lien étroit et noué autour de deux javelots de plus. Trois jets. S'il ne parvient pas à abattre sa proie en trois jets, il n'aura que son couteau de bronze martelé et, que le Dieu Vautour lui vienne en aide, son astuce. Le désastre s'est abattu sur sa tribu, et il lui revient de briser la malédiction. Il a juré par le sang et le feu qu'il ne reviendrait pas avant d'avoir réussi. Il regrette d'avoir abandonné sa jument, mais elle est en chaleur, ce qui la rend indocile. Il doit chasser en silence, aussi il se déplace à pied, seul dans la forêt morte.

Il repère sa proie avant qu'elle le voie. La silhouette, accroupie telle une bête sauvage, est occupée à déchiqueter la gorge d'un grand cerf ulayak. Les bois noueux de la bête tressaillent chaque fois que la créature en arrache un quartier de viande, les pointes d'ivoire fouaillant le sol en vain. Malgré le froid de la nuit, nulle vapeur ne s'échappe de ses plaies. Le cerf est mort depuis un moment, et la créature qui s'en repaît ne se soucie pas de consommer de la viande avariée.

Le chasseur se rapproche, sa peau parcourue d'un frisson qui n'a rien à voir avec l'air nocturne. La sueur perle sur son front, chaque goutte un diamant risquant de refléter l'éclat de la lune. Heureusement, sa proie lui tourne le dos, car il a pris soin de la contourner. Il prépare son tir, en plaçant son javelot dans un propulseur pour le lancer avec davantage de force et de vitesse. Avec une lance, il peut transpercer le flanc d'un cheval en pleine course. Avec la puissance que confère le propulseur, il peut transpercer le cœur d'un étalon d'un seul coup.

Il frappe. Sitôt que le javelot s'élance, il sait que son jet est parfait. Il suit à peine sa trajectoire des yeux - en moins d'une seconde, le javelot se fiche dans la nuque de sa proie, et lui transperce la gorge. Un lancer parfait. Fatal. Un guerrier atteint par un tel coup n'aurait même pas le temps de gargouiller ses dernières paroles, il serait mort avant, privé de cordes vocales, de souffle et de sang pour irriguer son cerveau. La proie gît, le cou brisé et empalée au-dessus de son repas froid. La peur du chasseur cède la place à la fierté. C'était sans doute le meilleur lancer de toute sa jeune existence. Il est en train d'adresser une prière de remerciement au Dieu Vautour lorsque la proie se relève. La prière se mue en murmure puis meurt sur ses lèvres. Des tendons desséchés grincent tandis que la proie tourne la tête sur l'axe de son cou brisé.

Le choc prive le chasseur de toute grâce. Il se précipite sur ses armes et lance un second javelot, mû par la panique autant que par la hâte. La proie se dirige d'un pas traînant vers lui, titubant sur le sol inégal, et c'est alors qu'il se rend compte que la chose est une femme. Pis encore, elle cesse d'être une proie anonyme pour devenir quelqu'un qu'il connaît. Quelqu'un qu'il connaissait. Il prononce le nom de sa mère. Si la créature morte se souvient de son nom, elle ne le montre pas. Ses sens pourrissants le repèrent sans mal. Ses yeux aveugles le voient parfaitement. Le Dieu des Morts offre sa bénédiction à ceux qu'il ramène à la vie ; c'est une leçon que le chasseur a entendue bien des fois autour des feux de la tribu, et il comprend enfin ce que cela signifie.

Son deuxième jet est presque aussi réussi que le premier. Il l'atteint au cœur, brisant au passage ses côtes d'un craquement sec, mais la maudite créature ignore la blessure. Il lance son troisième javelot comme elle se jette sur lui, mais le Destin - ou son enfant bâtard, la Chance - lui sourit enfin. Le dard transperce l'œil de la non-morte et elle vacille, et le chasseur parvient à la mettre à terre. Des mains mortes depuis des jours lui griffent le visage. Il ferme les yeux pour éviter qu'elle les crève et il fait ce pour quoi il est venu, lavant la malédiction placée sur sa famille en tranchant le cou de la femme morte avec son couteau à dépecer.

Trois jours plus tard, le chasseur retrouve sa tribu. Il jette le trophée macabre aux pieds de son chef comme les danseurs de lance se rapprochent du feu et, surplombant la tête tranchée de sa mère, il se déclare briseur de malédictions, un guerrier confirmé et non plus un enfant.

Les années défilent, et il devient un mythe vivant autant qu'un homme. La gloire l'a conduit jusque-là, et elle le mène encore. C'est un voleur de souffle, un pilleur de vies, un chevalier des Dieux Véritables qui a inscrit sa légende, lance à la main, dans la chair de ses ennemis. Il est également couturé de cicatrices, et il souffre, son âme saturée d'une haine séculaire. La bataille fait rage tout autour, le plongeant dans le fracas du métal contre le métal, des hommes et des femmes hurlant pour entretenir leur rage. L'air empeste le sang et le fer surchauffé et l'ordure qui s'écoule des dépouilles des morts. Des cors, plaintifs et indociles, résonnent au-dessus de la mêlée, aiguillonnant les hommes ou sonnant la retraite. Le soleil pilonne les deux armées, cuisant la campagne ghurite comme les guerriers bardés de fer qui frappent et qui parent et qui suent et qui saignent et qui meurent.

Le chevalier n'y prête aucune attention. Des années durant, il a combattu au cœur de la mêlée, bouclier contre bouclier, frappant avec sa hache jusqu'à ce qu'elle s'émousse, ou enfonçant sa lance jusqu'à ce qu'elle se brise. Ces jours d'effroi et de fureur sont loin désormais. Artauroth rue sous sa selle, ses mâchoires difformes ouvertes pour laisser échapper un rugissement oursin et canin à la fois tandis qu'il frappe avec ses sabots cloutés. Le chevalier perçoit la joie guerrière de son compagnon, une aura palpable émanant de la créature, mais il tire sur ses rênes pour rester en dehors du chaos qui les entoure, refusant de se laisser entraîner dans la bataille.

Malgré le passage des siècles, la tentation est grande. Il salive à l'idée de goûter le sang, ses muscles sont douloureux, mais si le chevalier sait que sa présence sur le front signerait l'arrêt de mort de centaines d'ennemi, le Roi à Trois Yeux ne demande qu'une seule chose de lui aujourd'hui. Cet ordre ne peut être mené à bien si le chevalier se perd dans la ferveur enivrante des combats.

Il éperonne sa monture et s'éloigne. De même que la créature qu'il monde n'est plus un simple cheval, le chevalier n'est plus tout à fait un homme. Son visage est à jamais dissimulé sous un heaume d'airain; sa chair est à l'abri d'une antique armure runique. Quand il chevauche, les sabots de son destrier démoniaque rongent la terre comme de l'acide. Nul n'a prononcé son véritable nom depuis des siècles. En vérité, lui-même l'a oublié. Même ses alliés le saluent par son titre; l'effroi a insufflé le respect des formes à ces âmes barbares, et lorsqu'ils paraissent devant lui leurs bouches tatouées forment le mot "Varanguard".

Là… Il repère sa proie à l'autre bout du champ de bataille. Là ! Un duardin coiffé d'une crête, armé de haches d'argent et vêtu d'une armure d'or ; un roi chez ces êtres pitoyables, si on peut l'appeler ainsi. L'éclat du soleil ardent se reflète dans les runes de métal gravées sur la peau du duardin. Son visage est rougi par l'effort comme il crie pour invoquer l'aide de ses ancêtres. Dans de tels moments le chevalier redevient le chasseur, et ses cruels éperons s'enfoncent dans les flancs d'Artauroth. La monture s'élance au galop, et la charge conduit le destrier et son cavalier à travers le nuage de poussière soulevé par dix mille pieds, qui contournent l'infanterie quand ils le peuvent, et massacrent l'ennemi quand ils le doivent.

Le roi duardin se retourne. Cet être tout en muscles et en barbe se retourne et voit la mort en personne galoper vers lui. Il lève ses haches. Le chevalier abaisse sa lance, qu'il pointe sur le seigneur condamné. Le moment de vérité, lorsqu'il arrive, dure de longues minutes de fer et de sang. Mais ils se terminent comme ils se terminent tous : par une lance plantée à travers armure, chair et os, jusqu'au cœur d'un champion.

À la tombée du jour, le chevalier rejoint son ost. Il jette le trophée sur la terre souillée alors que brûlent les bûchers funéraires et, surplombant la tête tranchée du seigneur de guerre duardin, le Chevalier du Cinquième Cercle fait face aux chefs de sept tribus. Ils ont gagné la guerre, comme le chevalier l'avait promis. Le roi ennemi est mort, comme il en avait fait le serment.

À l'aube du jour suivant, la horde chevauche sur la plaine, se hâtant de rejoindre Archaon et la grande assemblée à venir. Mais le Varanguard ne les mène pas. Son devoir accompli, il les abandonne. Tandis qu'il chevauche, seul, il touche le talisman à son cou, où de vieilles serres de gryphark reposent contre son armure. Ce geste est une vieille habitude, un geste compulsif et dénué d'émotion, de même à la façon dont certains esprits sans repos hantent le lieu de leur mort. Le chevalier sans nom chevauche vers l'ouest, vers la bordure de royaume. La volonté d'Archaon l'exige, car il y trouvera d'autres bêtes à massacrer, d'autres tribus à qui s'allier, et d'autres rois à tuer.


Source[modifier]

  • Chaos Battletome : Slaves to Darkness - page 28 - écrit par AARON DEMBSKI-BOWDEN