Les Grandes Saisons, l'Histoire des Elfes Sylvains

De La Bibliothèque Impériale

Le temps s’écoule d’étrange manière sous les frondaisons d’Athel Loren : une journée peut passer en un clin d’œil ou s’étirer à jamais. Elle peut même faire les deux à la fois, car le passage des secondes est on ne peut plus subjectif dans ces clairières intemporelles. Par conséquent, en Athel Loren, le temps ne correspond que rarement à ce qu’il est dans le monde extérieur, et il n’est même pas homogène en son propre sein. L’hiver ne connaît nul répit dans certaines des plus anciennes clairières, et il est des lieux où le soleil brille toute l’année.

Malgré le défi que représente la nature de leur domaine, les Elfes Sylvains parviennent à conserver des archives étonnamment précises de leur propre histoire. Leur perception s’adapte spontanément à l’évolution du flux temporel de la forêt, et ils trouvent remarquable que d’autres créatures ne puissent accomplir quelque chose d’aussi trivial. Ils sont aidés en cela par le fait que la Clairière du Roi et le Chêne des Âges, les cœurs jumeaux d’Athel Loren, sont toujours en parfaite harmonie avec le monde extérieur. Corollaire de ce phénomène, le cycle annuel de la renaissance d’Orion correspond aux étés et aux hivers des contrées voisines. Et pourtant, malgré tout, il y a encore des régions d’Athel Loren où la première incarnation du Roi des Forêts n’a jamais péri.

Les récits des Asrai sont rarement consignés par écrit. L’usage est qu’ils soient préservés à travers les âges sous la forme des chants des scaldes de cour, et des représentations rituelles des Danseurs de Guerre, adeptes de Lœc le narrateur. C’est la seconde de ces deux méthodes qui est perçue comme la plus fiable. Bien que les Danseurs de Guerre soient des serviteurs du Dieu Trompeur, leur danse dit vrai même quand leurs mots mentent. Pour leur part, les scaldes s’attirent les faveurs des seigneurs et des dames en embellissant les réputations et en minimisant les échecs, c’est pourquoi on apprécie leurs chansons en tant que divertissement plutôt qu’en tant que témoignage. Les ballades les plus populaires sont celles qui, à partir d’un fait historique, tissent une allégorie dont le message est explicite pour tous.

La chronique d’Athel Loren est généralement divisée en "grandes saisons" : la Saison du Renouveau, la Saison de la Rédemption, et ainsi de suite. Chaque grande saison marque le passage de plusieurs siècles, et donc de plusieurs centaines de "saisons mineures" que connaît le Chêne des Âges : la Glace, le Renouveau, la Chasse et le Déclin.

L’achèvement d’une grande saison et le commencement de la suivante ne sont pas déterminés par des critères immuables. Ils s’annoncent au fil d’événements graduels, et on peut très bien se rendre compte que la transition a eu lieu des années après qu’elle se soit achevée. Une telle approximation perturberait dramatiquement la bureaucratie d’une société plus stricte, mais c’est le cours normal des choses en Athel Loren.

Dans les rares halls où l’on préserve des archives écrites, on emploie une méthode similaire à celle de la société d’Ulthuan, d’où sont issus les Elfes Sylvains. On indique d’abord la grande saison, puis dans l’ordre l’année, la saison mineure et le jour, même si, en Athel Loren, ces deux derniers sont subjectifs au point d’être source de confusion. Ainsi, III, 251, 2, 87 signifie le quatre-vingt-septième jour de la saison mineure du Renouveau, en la deux cent cinquante et unième année de la Saison de la Révélation.

Naturellement, Athel Loren existait bien avant que les Elfes s’y établissent, bien que les esprits de cette époque n’aient certainement pas marqué le passage du temps. Aucune trace n’en atteste en tout cas, et les Hommes-Arbres Vénérables|Aïeux restants sont peu enclins à parler du temps jadis. La période antérieure à la venue des Elfes est rattachée à la "Saison de l’Oubli". Certains Elfes soutiennent qu’il s’agissait de l’âge d’or d’Athel Loren, avant qu’ils ne la souillent de leur présence. Toutefois, la majorité des Elfes pensent que ce n’est qu’après leur arrivée que la forêt a véritablement connu sa splendeur. Comme toujours, la vérité se situe sans doute quelque part entre ces deux visions.

La Saison de l'Oubli

  • (Calendrier impérial : vers -10,000 à -1501)

Il y a très longtemps, avant la venue du Chaos, avant même l’avènement des Elfes, une grande forêt avait pris racine dans le monde. Comme tant de choses en cette ère glorieuse, la forêt était l’œuvre des mystérieux Anciens, qui avaient planté ses germes dans le cadre de leur grandiose expérience. Il ne s’agissait pas d’une flore altérée par la magie, comme les jungles du sud le deviendraient un jour, mais une forme de vie sans aucun équivalent dans le reste du monde. Certes, il existait déjà des forêts auparavant, et il en existerait par la suite, mais elles semblaient bien pathétiques en comparaison, car leurs arbres n’étaient doués ni de parole ni de raison, et étaient incapables de se défendre contre ceux qui convoitaient leurs branchages pour se chauffer ou s’abriter.

Cette grande forêt était différente, car ses arbres hébergeaient de puissants esprits. Nul ne saurait dire s’il s’agissait d’une conséquence délibérée de ce que les Anciens avaient mis en place, ou de l’œuvre des Dieux Elfiques, ou de quelque autre phénomène dont l’influence avait affecté l’âme des arbres. Quoi qu’il en soit, les arbres se mirent graduellement à penser comme ils n’étaient pas censés le faire, et ils apprirent la colère et la haine. La grande forêt ne tarda pas à prendre conscience d’elle-même, et des êtres qui rampaient à la surface du monde comme des insectes. La forêt se montrait tolérante, voire amicale, avec certaines races, mais les autres, notamment les peuples qui ne voyaient dans les arbres qu’une source de combustible, se heurtèrent à une fureur impitoyable, origine des légendes millénaires qui évoquent des arbres maléfiques.

À ce moment-là, le Chêne des Âges qui se trouvait au cœur de la grande forêt avait étendu ses racines à de nombreuses contrées, créant un réseau de racines du monde que les esprits des bois pouvaient emprunter vers des destinations lointaines. La grande forêt découvrit ainsi les terres d’Avelorn, et rencontra les Elfes d’Ulthuan. Ces derniers, du fait de leur innocence et de leur émerveillement face à la nature de la grande forêt et de ses esprits, en devinrent on ne peut plus proches. Riches de cette affinité, les Elfes pouvaient s’entretenir avec les esprits vénérables qui partageaient volontiers leurs secrets. L’un d’eux en particulier, Durthu, ou Cœur-de-Chêne comme les Elfes le nommèrent, se prit d’affection pour les gens d’Avelorn et leur Reine Éternelle Astarielle. Il leur apprit à modeler les arbres sans leur nuire, ainsi que d’autres secrets de ses semblables.

Avelorn connut alors, pour une brève durée, un âge d’or si radieux qu’il éclipse tout ce qui s’ensuivit. Sous la garde conjointe des Elfes et des esprits forestiers, les bois et les prairies débordaient de Vie. De nombreux esprits quittèrent même la grande forêt pour le paradis d’Avelorn, bien résolus à y éveiller les arbres comme eux-mêmes avaient été éveillés. Or, si le terroir d’Avelorn devenait sans cesse plus enchanteur, ses arbres demeuraient silencieux.

Puis vinrent les Démons.

L'Invasion Démoniaque

Suite à l’effondrement des grands portails polaires, le Chaos se répandit dans le monde. Partout, les civilisations sombraient dans la démence. Ulthuan souffrit tout particulièrement, car les osts Démoniaques appréciaient les âmes Elfiques par-dessus tout. Si de grands héros ne s’étaient pas montrés à la hauteur du défi, les Elfes auraient été anéantis et leurs terres seraient devenues un véritable pandémonium.

Le plus grand de ces héros était Ænarion le Défenseur, le premier Roi Phénix. C’est lui qui rallia les Elfes pour contenir la marée Démoniaque, et son exemple poussait son entourage à se montrer d’autant plus valeureux. Ænarion prit pour épouse la Reine Astarielle, et ils eurent deux enfants remarquables : Morelion et Yvraine. Tandis que le Roi Phénix se battait pour le salut d’Ulthuan, la Reine Éternelle se retirait dans les bois sanctifiés d’Avelorn pour y élever ses enfants aussi loin que possible du conflit. Jusqu’ici, Avelorn avait échappé aux horreurs de l’invasion, car les Démons sentaient que Durthu et les siens étaient intrinsèquement similaires à eux-mêmes, et ils préféraient éviter de s’en prendre à son domaine si des proies plus faciles étaient disponibles, mais cela ne pouvait pas durer. En un jour tragique, alors qu’Ænarion menait campagne loin d’Avelorn, un ost Démoniaque d’une ampleur encore jamais vue fondit sur Avelorn, et le massacre commença.

Alors qu’Avelorn brûlait, Durthu et les siens combattirent au côté des Elfes, choisissant de soutenir leurs alliés plutôt que de se réfugier dans la grande forêt. Beaucoup d’esprits furent détruits, d’autres devinrent fous de désespoir, mais ils poursuivirent le combat. Hélas, ni la vaillance ni la force des armes ne pouvaient sauver Avelorn. D’heure en heure, les Elfes et les esprits furent repoussés vers le cœur de leur territoire, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de possibilité de retraite.

Le Plaidoyer d'Astarielle

Alors que ce jour funeste touchait a sa fin et que tout semblait perdu, Astarielle supplia Durthu de sauver ses enfants. Alors que la forêt se consumait autour d’eux, Durthu restait silencieux, apparemment insensible aux larmes et aux prières. Le fait d’emmener des créatures à travers les racines du Chêne des Âges aurait été perçu comme une grave transgression, et Durthu ne voulait pas provoquer la colère de ses pairs. Or, durant son séjour en Avelorn, il avait pu constater à quel point l’alliance des Elfes et des esprits sylvestres leur était mutuellement bénéfique. S’ils survivaient aux événements, ils contribueraient à renforcer la grande forêt quel que soit le monde nouveau auquel elle devrait faire face.

Quand Durthu parla, ce fut pour consentir à la demande d’Astarielle, mais il l’avertit du prix à payer en retour. S’il sauvait la descendance de la Reine Éternelle, la grande forêt exigerait un jour que de nombreux Elfes la servent et la protègent comme ils le firent pour la terre d’Avelorn. La Reine Éternelle, demanda-t-il, était-elle disposée à sacrifier l’avenir pour sauver le présent ? Ce fut au tour d’Astarielle de pondérer sa réponse en silence, car elle avait perçu de lourdes conséquences dans le ton de Durthu, mais elle n’avait guère le choix : si Yvraine mourait, la lignée de la Reine Éternelle périrait avec elle, et les Elfes s’éteindraient par la suite.

C’est alors qu’un Démon colossal perça les lignes Elfiques, mugissant de triomphe tout en balayant les derniers gardes de la Reine Éternelle de ses quatre bras puissants. Ce spectacle était abominable même pour ce jour d’horreur omniprésente, car il ne s’agissait point d’un simple soudard de l’ost Démoniaque, mais du puissant N'kari, serviteur éminent de Slaanesh l’assoiffé. Il ne se contentait pas de profaner les corps, il dévorait les esprits : son accolade cruelle n’apportait pas le repos de la mort mais l’anéantissement définitif de l’âme. La Reine embrassa ses enfants une dernière fois, puis les confia précipitamment à la garde de Durthu. Tandis que l’esprit emmenait Morelion et Yvraine, Astarielle invoqua le peu de ressources magiques qu’il lui restait et se joignit calmement à la bataille pour faire face à sa destinée.

Quand Durthu parvint à la grande forêt, avec ses protégés plongés dans un sommeil magique, il constata avec consternation que son foyer n’était guère mieux loti qu’Avelorn. La grandiose forêt qui recouvrait une grande part du monde était réduite à une fraction de sa taille. Les terres où elle s’épanouissait portaient les stigmates du feu et d’une magie destructrice, et ses lisières actuelles subissaient l’assaut d’innombrables Démons. Durthu semblait avoir échangé une bataille sans espoir contre une autre.

Mais les apparences étaient trompeuses. Pour assurer la survie de la forêt face à des agressions de plus en plus violentes, certains de ses esprits, notamment les plus jeunes, avaient altéré leur propre nature. Ils étaient plus farouches, plus agressifs, tandis que leur forme physique s’était adaptée aux exigences du combat. En fait, l’essentiel de ce que la forêt avait perdu en l’absence de Durthu l’avait déjà été depuis des années. Ce qu’il en restait, c’était un bastion niché entre deux grandes chaînes de montagnes, qui avait résisté depuis une décennie, et qui recommençait à s’étendre.

Or, si Durthu avait pu se fourvoyer quant au malheur de la forêt, il avait vu juste quant à la réaction de ses pairs. Adanhu, le plus sage des seigneurs sylvestres, était très contrarié en constatant la profanation des racines du monde. Cœddil, qui depuis des siècles avait la charge de diriger la colère de la forêt contre ses ennemis, brûlait de colère et exigeait que les indésirables fussent mis a mort.

Dans un premier temps, Adanhu était d’accord avec Cœddil, mais il changea d’avis. Il était le plus ancien et le plus conservateur, mais il craignait que la survie de la forêt se paie par la perte de leur caractère pacifique et bienveillant. Si on ne leur imposait pas de limite, les esprits de la grande forêt pourraient devenir aussi hostiles que les ennemis du moment, et le marché de Durthu offrait au moins une chance d’éviter une telle issue. Malgré les récriminations de Cœddil, Adanhu permit aux héritiers d’Astarielle de rester dans la grande forêt jusqu’à ce que leur propre foyer soit de nouveau en paix, à condition qu’ils ne soient jamais éveillés de leur sommeil magique tant qu’ils demeureraient en son sein.

C’est ainsi que Morelion et Yvraine dormirent pendant que se déroulaient les ultimes actes de cette terrible guerre. Avelorn fut sauvée, et finit par redevenir une terre de splendeurs, mais elle ne retrouva jamais toute la gloire de son zénith. Les esprits de la grande forêt combattirent du mieux possible, en sachant qu’ils ne pourraient pas mettre fin au danger, juste y survivre. Pour sa part, Ænarion devint fou après la perte de sa femme et de ses enfants. Il sombra dans les ténèbres, pour ne se racheter qu’à la toute fin. Le monde fut sauvé non par la force des armes, mais par la ruse d’un mage Elfique, dont le grand rituel de bannissement bouta les Démons hors du monde.

Une fois les Démons chassés, Durthu put enfin tenir sa promesse à Astarielle. Voyageant de nouveau à travers les racines du monde, il ramena Morelion et Yvraine en Ulthuan et les déposa dans le Val de Gaean. Ni l’un ni l’autre des enfants se souvint avoir seulement quitté Ulthuan, seulement d’avoir été sauvés par Cœur-de-Chêne la nuit ou leur mère se sacrifia. Yvraine devint bientôt la nouvelle Reine Éternelle, et Morelion son fidèle protecteur. Quant à Durthu, il désirait ardemment restaurer la magnificence perdue d’Avelorn, mais il savait que la grande forêt avait bien davantage besoin de ses services. Rappelant à lui presque tous les esprits qui avaient survécu à l’invasion d’Ulthuan, il repartit chez lui.

Les siècles passèrent. Petit à petit, les esprits de la grande forêt et leur enseignement s’estompèrent puis disparurent des annales Elfiques, pour ne demeurer en filigrane que dans les contes et légendes populaires. Ulthuan grandit ensuite en gloire et en puissance, et établit maintes colonies outre-mer. Des siècles de séismes finirent par rompre les racines qui reliaient la grande forêt au reste du monde. Pendant tout ce temps, les Aïeux veillaient patiemment, attendant le moment de percevoir la dette d’Astarielle.

La Saison du Renouveau

  • 1-405 (Calendrier impérial : -1500 à -1095)

Des millénaires allaient s’écouler avant que s’unissent à nouveau les destins des Elfes et de la grande forêt. Ulthuan était au sommet de sa puissance, et les colonies Elfiques étaient répandues dans le monde. La plupart se trouvaient sur les côtes, mais de nombreux Elfes s’établirent à l’intérieur des terres. Certains étaient motivés par des visions, des songes ou des envies inexplicables, d’autres par le goût du voyage, pour se rendre en des lieux inviolés depuis l’aube des temps.

Ce furent de tels Elfes qui découvrirent la grande forêt, et s’en trouvèrent fort intrigués De nuit, ils apercevaient d’étranges lueurs dansant sous les frondaisons, et d’immenses silhouettes à l’orée des clairières. Fascinés, les Elfes tentèrent de pousser plus loin, mais toute progression était déjouée par des sentiers mouvants. En dépit de ces entraves, les Elfes n’envisagèrent jamais de s’établir ailleurs. Ils avaient dans le sang l’irrésistible magie de la forêt, héritage du pacte d’Astarielle. Ils baptisèrent la forêt Athel Loren, "Bois de l’Aube du Monde". Ils s’installèrent en bordure et y dressèrent de grandes pierres gardiennes pour contenir les esprits. Malgré ces précautions, il arrivait occasionnellement que des colons s’évanouissent dans les bois, mus par d’étranges visions ou attirés par des nymphes fantomatiques. On ne les revoyait jamais.

La Déchirure

Loin de là, on voyait poindre une ère tragique. Malékith, fils d’Ænarion d’un second lit, voulut s’emparer du Trône Phénix par la force, et ce faisant il divisa la race Elfique à jamais. À la place d’un peuple uni, il y avait désormais les Elfes Noirs qui suivaient le traître Malékith, et les Hauts Elfes fidèles au Trône Phénix. Ulthuan fut le théâtre de batailles fratricides, et quand pour finir Malékith, vaincu, s’exila avec ses séides vers la contrée glaciale de Naggaroth, la nation déchirée n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Les Hauts Elfes ne connurent plus jamais la paix. Dans les rares occasions où ils n’étaient pas en guerre avec leurs cousins haïs, leur arrogance insensée suscitait des conflits ailleurs, principalement avec les Nains des montagnes. De nombreuses colonies furent entraînées dans des campagnes stériles, mais les Elfes d’Athel Loren refusaient de s’y impliquer. Quand le Roi Phénix Caradryel finit par ordonner à tous les loyaux citoyens d’outre-mer de quitter leur colonie pour regagner Ulthuan, seuls les Elfes d’Athel Loren refusèrent, avant de se déclarer indépendants de la tutelle du Trône Phénix. À mesure que les Hauts Elfes se retiraient vers l’ouest, les Nains progressaient à leur suite. C’est avec les premières neiges hivernales que les enfants des montagnes fondirent sur Athel Loren, exprimant leur rancune par le fer et le feu. Cette brutalité entraîna la fureur de la forêt, mais ses esprits avaient toujours été lents pendant la saison froide. Les Dryades ne tardèrent pas à être abattues ou dispersées, et Durthu, le seul Aïeul encore éveillé, fut bien près de tomber sous les haches Naines.

Constatant que la forêt ne pourrait vaincre seule les Nains, Durthu la fit se retirer devant les envahisseurs, ouvrant des sentiers qui les conduiraient à la colonie Elfique. Se pensant eux-mêmes attaqués, les Elfes s’en prirent aux Nains en leur tirant des volées de flèches. Après avoir orienté la progression des Nains, la forêt guida les pas des Elfes. Ainsi, chaque fois que les Nains se retournaient pour faire face à la menace, les Elfes disparaissaient parmi les arbres, pour ressurgir quelques instants plus tard à des distances impossibles. Faute de pouvoir vaincre un ennemi qui ne se laissait pas atteindre par le bon acier, les derniers Nains battirent en retraite.

Suite à leur victoire, les Elfes commencèrent à s’établir à l’intérieur d’Athel Loren, car ils craignaient davantage les représailles des Nains que les caprices de la forêt. Cette dernière n’opposa pas de résistance, et les Elfes se demandèrent pourquoi. Les enfants perdus d’Ulthuan n’entendirent jamais l’âpre dispute qui opposa Adanhu à Cœddil au sujet de leur sort. Durthu, l’instigateur de la situation présente, resta silencieux. Il avait beaucoup souffert des haches Naines, et sa nature jadis bienveillante avait radicalement changé, car il n’avait plus pleinement foi en son propre jugement.

La volonté d’Adanhu finit par prévaloir, et la forêt révéla de nombreux secrets aux Elfes, bien que les Dryades et les Homme-Arbres prissent grand soin de ne jamais se montrer volontairement. Au cœur d’Athel Loren, Ariel, la plus éminente magicienne Elfe, s’entretint avec la forêt pour la première fois, suite à quoi de nombreux Elfes apprirent l’art du Chant des Arbres. Leur peuple, toujours respectueux de la nature, adopta dès lors pleinement Athel Loren comme foyer. Mieux encore, les Elfes traitaient la forêt avec la révérence qu’elle méritait et exigeait, car ils voyaient dans ses cycles saisonniers l’essence de leurs divinités ancestrales. Ils jurèrent de ne jamais rien prendre à la forêt sans le lui rendre sous forme de services et de sacrifices. Quand les Elfes avaient besoin de bois de chauffage pour survivre aux hivers glacials, ils se contentaient de branches mortes, et au printemps ils prenaient soin des pousses et arbrisseaux, en les encourageant à former de gracieux halls en surface ou sous terre. Quand les Elfes chassaient les animaux de la forêt pour se nourrir et se vêtir, ils n’en gaspillaient rien, et rendaient grâce à Athel Loren par des cérémonies sanglantes.

Le Grand Conseil

Les Nains ne tardèrent pas à repartir à l’assaut d’Athel Loren. Cette fois, leur Throng était fort de dizaines de milliers de guerriers provenant de dizaines de forteresses. En apprenant cette menace, les dames et les seigneurs Elfes Sylvains tinrent conseil au pied du Chêne des Âges, et même les arbres de la clairière donnaient l’impression d’écouter ce qui se disait. Les adeptes du Dieu Trompeur accomplirent leurs danses rituelles, tandis que les voyants et les prophétesses lisaient la trame du destin dans les astres et dans les flammes qui illuminaient la clairière. C’est là qu’Ariel se sentit attirée par le seigneur Orion. Il était le plus brave et le plus beau de son peuple, tout comme Ariel était la plus sage et la plus belle. Tandis que le conseil débattait de la meilleure manière de faire face aux Nains, Ariel et Orion étaient plongés dans leur propre conversation, et semblaient totalement détachés du grand débat. Ils finirent par s’éclipser à l’insu de tous.

Le reste du conseil était d’humeur maussade, car chacun voyait bien qu’il était impossible de vaincre les Nains en bataille rangée. Pire encore, les voyants avaient perçu une autre menace, plus grande encore que les Nains : une vaste horde de Peaux-Vertes s’apprêtait à lancer sa propre attaque d’ici quelques jours. C’est en cette heure désespérée qu’Adanhu choisit de se révéler aux Asrai. Il promit l’assistance des Esprits de la Forêt pour peu que la bataille soit livrée avant la venue de l’hiver. Rassérénés par les paroles d’Adanhu, les Elfes Sylvains révisèrent leurs plans. Emportés par leur enthousiasme, ils ignorèrent l’avertissement de l’Ancien, annonçant qu’un grand sacrifice serait exigé. Ce ne fut que plusieurs heures après, une fois le festin achevé, qu’on remarqua l’absence d’Ariel et d’Orion, mais toutes les recherches s’avérèrent vaines, et on dut se résoudre à oublier les amants égarés.

Le lendemain, le grand ost d’Athel Loren affronta les Nains. Comme Adanhu l’avait promis, les Asrai ne se battirent pas seuls. Des Hommes-Arbres colossaux marchaient parmi les lignes Elfiques, et des myriades de Dryades grouillaient sur les flancs. Le puissant Durthu mena la charge, véritable force de la nature, avide de se venger de ceux qui l’avaient meurtri. Face à un tel ost, les Nains n’avaient guère d’espoir. Bien qu’ils résistassent avec toute la ténacité de leur race, ils finirent par rompre les rangs et fuir en laissant de nombreux morts.

L’Hiver du Malheur

Hélas, la dernière flèche s’était à peine plantée dans un Nain qu’un vent glacé siffla à travers les rameaux de la forêt, et le froid étreignit la terre comme jamais. Cela ne fit que hâter la venue des Peaux-Vertes. Dans une orgie de destruction, ils dressaient de grands brasiers pour réchauffer leurs corps noueux. Les Asrai combattirent de toutes leurs forces sous un ciel souillé par les cendres de bois vivant, mais les Peaux-Vertes étaient trop nombreux et les esprits sylvestres trop ralentis par le froid. Athel Loren cédait peu à peu aux envahisseurs.

Les Asrai se préparèrent à livrer leur dernier combat devant le Chêne des Âges. Ils avaient le cœur las, car ils n’imaginaient pas pouvoir vaincre, mais il n’y avait d’autre issue que de se battre. Puis à l’aube, ils virent que la forêt s’était transformée. La neige avait reculé et des pousses rouge sang avaient émergé du sol dur. Les animaux s’étaient éveillés de leur hibernation et l’air vibrait d’agitation. Quand le soleil parut, le son lancinant d’un grand cor retentit, porté par le vent. Quand son écho se dissipa, le puissant Kurnous, Dieu de la chasse, traversa le sous-bois à grand bruit. Une meute de chiens de chasse pareils à des ombres aboyait sur ses talons, et tous les Elfes Sylvains qui le contemplèrent furent emplis d’une vigueur nouvelle. Le cor retentit de nouveau, sonnant le glas des Peaux-Vertes.

Kurnous se précipita contre les Peaux-Vertes, frappant et tuant dans une orgie de destruction. Des Dryades nouvellement éveillées se ruèrent dans son sillage, avides de dispenser leurs bons soins. Alors que le Dieu vivant s’enfonçait dans les lignes Peaux-Vertes, les Elfes se joignirent à la charge, et leurs regards comme leurs lames reflétaient la puissance de leur divinité. Quand le soleil se coucha, il ne restait pas une seule Peau-Verte en vie. Suite à la bataille, les Asrai épuisés allèrent rendre hommage au Chêne des Âges. C’est là qu’ils découvrirent Ariel et Orion, trônant en tant qu’avatars d’Isha, la Déesse Mère, et de Kurnous le Chasseur. On convoqua en hâte un autre grand conseil, et l’ensemble des dames et des seigneurs s’agenouillèrent devant Ariel et Orion, désormais et à jamais souverains de la forêt.

De nombreux Elfes, le cœur encore vibrant du son de la chasse accueillirent volontiers en eux-mêmes une part des pouvoirs divins d’Orion. Ils devinrent ainsi les Cavaliers Sauvages, les écuyers dont le service et les rituels entretiennent l’esprit du chasseur. L’été fit place à l’automne, et tandis que les pouvoirs de fertilité et de régénération d’Ariel demeuraient aussi intenses qu’aux premiers jours du printemps, la puissance d’Orion s’estompait et sa colère diminuait. Quand l’hiver enserra Athel Loren dans sa poigne de fer glacé, le souverain chasseur n’était plus qu’un pâle reflet de lui-même.

Alors que la neige tombait sur la forêt, un immense bûcher fut dressé au centre de la Clairière du Roi. Inaugurant un rituel qui allait perdurer au long des siècles, les Cavaliers Sauvages et Orion s’avancèrent dans la clairière. Sur le coup de minuit, le Roi de la Chasse Sauvage leva les bras aux cieux et s’avança nu dans les flammes. Dans la froide lumière du lendemain, il ne restait que les cendres d’Orion, que les Cavaliers Sauvages apportèrent à Ariel. Sans un mot, la Reine Magicienne prit les cendres de son consort et s’enferma au sein du Chêne des Âges. Elle ne fut plus qu’un souvenir, tout au long de l’hiver. Les Asrai pleuraient leur roi défunt, car ils ne comprenaient pas ce qui se passait, mais au printemps suivant, quand Orion renaquit, il apparut clairement à tous qu’Ariel et Orion, et à travers eux la race Asrai entière, étaient désormais liés à la Trame de l’existence, l’entrelacs de vie et de mort qui régit tous les êtres vivants.

L’existence en Athel Loren continua ainsi pendant des années. Chaque printemps. Orion renaissait, pour se sacrifier l’hiver venu. Au fil des siècles, Ariel apprit a maîtriser les pouvoirs de la Trame, et elle guérit patiemment les blessures dont la forêt avait souffert. Tout cela apportait une réelle satisfaction à Adanhu et à ses pairs. Sous la garde des Asrai, la forêt prospérait et ses aspects les plus sauvages demeuraient cantonnés à des proportions tolérables.

Puis une nuit de mauvais augure, les esprits de la forêt crièrent de souffrance, et Ariel versa une larme unique et parfaite quand elle ressentit une violente disruption dans la Trame. Une chose terrible venait de voir le jour en ce monde…


La Saison du Flétrissement

  • 1-471 (Calendrier impérial : -1094 à -625)

Au début, Ariel ne comprenait pas la nature du fléau qui se manifestait, hormis la menace qu’il représentait pour Athel Loren. Résolue à découvrir la vérité, la Reine Magicienne tint conseil avec les Aïeux de la forêt, et envoya ses éclaireurs les plus capables. Petit à petit, Ariel put se faire une idée de la créature qui se trouvait derrière le phénomène. À ce jour, aucun Elfe Sylvain n’était revenu pour témoigner de ce qu’il avait vu, mais l’être en question laissait derrière lui des traces explicites de son passage. Partout où il se rendait, le tissu de la réalité se retrouvait hideusement altéré : les arbres étaient tordus en des formes horribles, les cultures noircies saignaient sous la faux, et la chair se remodelait comme la glaise entre les mains d’un sculpteur dément. Dans son sillage, le bon sens faisait place a la démence, et le noble sens du devoir devenait la débauche la plus éperdue. C’est d’après ces méfaits qu’Ariel finit par baptiser l’ennemi : Cyanathair, le Corrupteur, incarnation du désordre et du chaos. Parmi son propre peuple, il portait le nom de Morghur, Maître des Crânes.

La simple existence de cet être était une offense pour Ariel, car la dégradation de la Trame symbolisait tout ce à quoi elle s’opposait. Souhaitant désespérément apprendre comment lutter contre ce nouvel ennemi, Ariel prit un grand risque. Revêtant une forme spirituelle, elle se rendit là où Morghur avait sévi sans entrave. Après des mois de recherche en des lieux où nul Elfe vivant n’aurait pu se rendre sans péril, elle découvrit la bête qui gambadait follement en compagnie d’autres abominations. Cette créature était si difforme et grotesque qu’Ariel en rit presque. Elle s’était attendu à quelque mage avide de pouvoir, ou à un sorcier rancunier surgit du passé : à la place, elle ne voyait qu’une bête ignare trop stupide pour comprendre sa propre nature. Sans hésitation, Ariel invoqua une flamme purificatrice sur le Corrupteur et sa harde bêlante. Sa tâche accomplie, la Reine Magicienne repartit, croyant dans son arrogance que Morghur ne représentait plus une menace. Elle était certaine que le monde et la Trame finiraient par se remettre du toucher du Corrupteur.

Or, Ariel ignorait que Morghur n’était pas si facile à détruire. Les blessures de la bête commencèrent à guérir dès que la Reine Magicienne tourna les talons. Plus grave encore, Morghur l’avait lui aussi observée. Il n’avait pas compris tout ce qu’il avait vu, car son esprit tordu n’était qu’une spirale de démence, étrangère au concept de pensée articulée, mais Morghur avait su reconnaître ce qu’était Ariel en goûtant une fraction de sa puissance, et il en voulait davantage. Lentement mais sûrement, le parcours sinueux de Morghur finit par l’emmener vers le sud, vers Athel Loren.

La Venue de l’Homme

C’est a cette époque que des barbares humains s’aventurèrent vers l’ouest, franchissant les Montagnes Grises. Les Asrai avaient abandonné ces terres depuis longtemps, en ne laissant derrière eux que des colonies et des forteresses abandonnées. Nombre d’entre elles avaient été incendiées, car les Peaux-Vertes s’étaient répandus là d’où les Elfes étaient partis. Les barbares ignorants et superstitieux évitaient ces endroits, de crainte qu’ils soient hantés, et ils luttaient sans relâche pour chasser les Orques et les Gobelins des autres domaines.

Les Elfes Sylvains voyaient avec amusement ces conflits entre tribus primitives, et se contentaient de regarder l’une éradiquer les autres. Ce n’est que lorsque les affrontements débordaient jusqu’à l’orée d’Athel Loren que les Elfes intervenaient, repoussant les intrus à coups de flèches et de lances avant de s’évanouir parmi les arbres. C’est ainsi que commença la tradition de la Chasse Sauvage. Chaque été, au plus fort des batailles entre humains et Peaux-Vertes, Orion prenait la tête de ses Asrai les plus bouillants pour se rendre dans les terres barbares au-delà de la Plaine Sauvage, et y traquer des proies bipèdes comme ils l’auraient fait de tout autre gibier. Bientôt, la terrible gloire de la Chasse Sauvage fut gravée dans les légendes des peuples barbares, qui apprirent que menacer la forêt était synonyme de mort prompte et inévitable.

Avec le temps, les Elfes prirent de plus en plus de plaisir à prendre les vies des hommes et des Peaux-Vertes. Ils se mirent à manipuler les deux factions pour les exhorter à se battre encore plus fréquemment, même si en vérité les Peaux-Vertes n’avaient guère besoin d’encouragement. Les Elfes se donnaient pour justification le besoin de réguler les populations ennemies comme ils le faisaient pour n’importe quelle espèce animale dangereuse. Cependant, ce prétexte était d’autant moins crédible que les ressortissants d’Athel Loren parcouraient toujours plus de distance pour pratiquer leur divertissement, mais peu leur importait, et ils continuèrent à fomenter des guerres dans toutes les terres au nord de la chaîne des Voûtes.

La Revanche de Morghur

Alors même que les Elfes Sylvains tenaient en respect la menace extérieure, ils ignoraient un danger intérieur croissant. De mémoire d’Elfe, il y avait toujours eu des hommes-bêtes dans la forêt, de grandes hardes guerrières rôdant sous les frondaisons, tuant et pillant sur leur chemin. Chaque année, les Asrai traquaient ces intrus sans pitié, mais il en revenait davantage tous les ans. Certaines dames et seigneurs des bois pensaient que ces bêtes jouissaient de quelque compréhension instinctive des sentiers d’Athel Loren, ce qui leur permettait d’échapper aux campagnes d’extermination. Ils suggéraient même qu’à cause de l’étrange écoulement du temps dans les bois, il était possible qu’ils aient toujours affronté la même harde, piégée dans un cycle de défaite éternelle. Ce genre de théorie flattait l’arrogance des Elfes, et ils furent rares à remarquer que les hommes-bêtes se faisaient plus nombreux. Cette croissance se fit d’abord si lentement que personne n’y prit garde, de sorte que les Elfes Sylvains ne prirent conscience du danger que trop tard, quand Morghur était sur eux.

Cela faisait plus de deux siècles que Morghur avait appris l’existence d’Ariel, et il avait consacré ce temps à réunir une harde de proportions incroyables. Des milliers d’hommes-bêtes et d’autres mutants ignobles avaient répondu à son appel muet, et a présent ils se ruaient à l’assaut d’Athel Loren. Pendant plusieurs saisons, la forêt fut déchirée par un conflit extrêmement dur. La guerre aurait été très cruelle même si les Elfes et les esprits sylvestres avaient fait front commun, mais la nature primitive de Morghur trouvait un écho au cœur de la forêt, et Athel Loren se rebella en plusieurs endroits.

Ce fut une année longue et terrible. L’ordre naturel d’Athel Loren était perturbé, et il semblait que Morghur ne pouvait mourir sous les coups des Elfes, car il se remettait des pires blessures. Le pire de tout était que les arbres et les esprits d’Athel Loren ne succombaient pas tous immédiatement à la corruption de Morghur. Les Elfes connurent d’innombrables revers, quand la victoire leur fut arrachée par la démence qui frappa à l’improviste les esprits alliés. Cette folie n’était pas toujours permanente, mais elle semblait particulièrement affecter les Dryades, qui avaient toujours été les plus versatiles et les plus malveillants de tous les esprits sylvestres.

Ce terrible conflit ne prit fin que lorsque Morghur fut tué à la Bataille de l’Angoisse. Cœddil, l’un des Aïeux les plus vénérables, dispersa les forces du Corrupteur et se saisit lui-même de la bête. Alors que Morghur tentait de se libérer, Ariel l’abattit sans coup férir. Cette fois, la Reine Magicienne était on ne peut plus résolue à détruire le monstre, aussi puisa-t-elle dans le pouvoir de la forêt en plus du sien. Morghur lui-même ne put endurer un tel déferlement de puissance : Ariel mit à bas ses défenses et anéantit son corps difforme. Malgré cette victoire, la forêt resterait à jamais souillée par Morghur. Aucun être vivant touché par le sang du Corrupteur ne s’en remettrait tout à fait. Un chêne noueux, aux branches courbées comme des serres, marque l’endroit où Morghur périt. Le site environnant fut par la suite baptisé Clairière du Malheur, car on n’y trouve plus qu’une flore rabougrie et malformée.

Malheureusement, Ariel dut bientôt se rendre à l’évidence : Morghur était immortel tout comme elle. Chaque fois que la bête était tuée, elle renaissait ailleurs. La Bataille de l’Angoisse marqua donc le début d’une guerre secrète entre les Elfes Sylvains et les hommes-bêtes, une guerre qui n’en fait pas moins rage depuis cette époque reculée.

La Trahison

Cinq siècles après la Bataille de l’Angoisse, Athel Loren connut de nouveau un conflit interne. Le seigneur Cœddil, sans doute sous l’emprise d’un reliquat de la folie de Morghur, voire de son ressentiment envers les Elfes, chercha à entraver la renaissance d’Orion. Cet hiver-là, Cœddil et ses suivantes Dryade ne dormirent pas, mais guettèrent le moment où Ariel entama son séjour dans le Chêne des Âges. Alors que la forêt était assoupie et que les Elfes ignoraient ses intentions, l’ancien se rendit à la Clairière du Roi pour y massacrer tous ceux qu’il y trouverait, car sans Cavaliers Sauvages pour accomplir le rituel de la renaissance. Orion serait considérablement affaibli, à supposer qu’il puisse seulement être invoqué.

Ariel s’éveilla brusquement au premier sang Elfique versé. Prise de fureur, elle se précipita au secours des Cavaliers Sauvages. Cœddil et ses suivantes n’avaient aucune chance face à la colère d’Ariel. Déployant sa puissance considérable, la Reine Magicienne dispersa les servantes du seigneur sylvestre et défit ce dernier. Malgré son ardent désir de supprimer les esprits rebelles pour les torts qu’ils avaient causés, Ariel ne pouvait pas davantage mettre fin à leur existence qu’elle ne pouvait se priver d’une part de son âme, car Cœddil restait lié à Athel Loren, tout comme Ariel. Elle se contenta donc d’emprisonner l’Aïeul et les Dryades qui l’avaient suivi, dans les Bois Sauvages, le recoin obscur d’Athel Loren où nul Elfe ne vivait. Les Bois Sauvages furent eux-même entouré de bornes gardiennes, et Cœddil fut abandonné parmi les sombres clairières pour y méditer sa trahison.

Depuis ce jour, aucun Elfe ne s’est aventuré dans la prison de Cœddil, car une telle aventure équivaudrait à partir à la rencontre de la mort. Même si Cœddil lui-même fait face à son sort en silence, ses suivantes ont été rendues folles furieuses par leur exil, et elles arpentent inlassablement les clairières, le cœur plein de désirs cruels.


La Saison de la Révélation

  • 1-1740 (Calendrier impérial : -624 à 116)

Ce fut un âge d’or pour Athel Loren. Sous l’égide d’Ariel, les liens se resserrèrent plus que jamais entre les Elfes et la forêt, et les plaies de la saison précédente furent guéries. Pendant que des siècles s’écoulaient à l’extérieur, les Elfes Sylvains se hasardèrent rarement au-delà des bornes gardiennes délimitant leur domaine. Seule la Chasse Sauvage faisait des sorties régulières, pour rappeler la puissance d’Athel Loren.

Bien entendu, certains prenaient les mises en gardes relatives à Athel Loren pour des superstitions de couards, car on trouve de telles personnes en tout lieu et à toute époque. Il s’agissait généralement de vagabonds en quête de gloire et de richesse dont les rêves et les corps finissaient comme terreau pour les Dryades. Périodiquement, un Chef de Guerre Orque ou un Thane Nain réunissait assez de troupes pour lancer une expédition en force, et subséquemment les arbres s’abreuvaient d’un sang impur. Les Elfes Sylvains gardent le souvenir d’une époque paisible, bien que ce ne fût pas exactement le cas. Il vaudrait mieux parler d’une période où Athel Loren ne souffrit guère des maux du monde extérieur, et où les batailles livrées furent des victoires si retentissantes qu’on les jugeait digne des vies perdues. Nourrie par les dépouilles de la guerre, la forêt devint encore plus majestueuse, et ses résidents se multiplièrent.

Une telle prospérité ne pouvait durer. Morghur s’était une fois de plus relevé, attirant à lui une nouvelle harde de nombreux hommes-bêtes. Cette fois, la horde sauvage ne se dirigea pas vers Athel Loren, mais se répandit à travers les territoires des tribus humaines à l’ouest de la forêt. Selon les éclaireurs qui suivaient la piste de Morghur, sa destination ne faisait aucun doute. Si le sillage de destruction maintenait son cap, la harde atteindrait la montagne que les Elfes appelaient "Cime d'Argent", un pic scintillant qui irriguait les terres occidentales. Ariel savait qu’il était hors de question de laisser Morghur souiller les eaux de ce site ancestral. Bien qu’elles eussent perdu de leur ampleur, les racines d’Athel Loren étaient profondes, et puisaient dans de nombreuses terres dépendant des eaux de la Cime d'Argent, Ariel n’osait pas faire face elle-même à Morghur, car le toucher de la bête l’avait terriblement affaiblie lors de leur précédente confrontation. Orion n’avait pas ce genre d’inquiétude. En fait, il était impatient de saisir l’occasion de tuer la bête qui avait osé nuire à sa Reine bien-aimée.

La Chasse est Donnée

Les Asrai qui voyageaient au côté d’Orion furent entraînés dans sa fureur, et causèrent de grands torts aux territoires humains qu’ils traversèrent. Les Elfes n’en avaient cure, car les vies humaines n’avaient guère d’importance. La Chasse Sauvage trouva de quoi étancher sa soif de sang sur les pentes de la Cime d'Argent. À grand renfort de lances et de flèches, les Elfes Sylvains rabattirent les hommes-bêtes hors du confluent sacré et jusque dans les serres des Dryades. Orion démembra personnellement Morghur, et jeta les restes corrompus sur un bûcher de bois stellaire purificateur. Les Elfes ne rencontrèrent aucune autre créature sur la Cime d'Argent, mais Orion percevait une autre présence, qui n’était pas sans évoquer sa Reine, et dont les murmures inaudibles résonnaient dans son esprit.

Quand Orion rapporta cela en Athel Loren, nul ne fut plus intrigué qu’Ariel. La Reine Magicienne pensait que Morghur avait à peine conscience de ses actions, et qu’il était dirigé par les Dieux du Chaos. C’étaient eux qui avaient envoyé le Corrupteur pour qu’il la dévore ainsi qu’Orion, afin de consommer l’essence divine d’Isha et de Kurnous tout comme ses sombres maîtres avaient pratiquement dévoré les Dieux Elfiques, sorte de reflet terrestre des guerres célestes. Ariel n’avait que rarement envisagé qu’il puisse exister des homologues d’Orion et d’elle-même, et en tout cas elle n’en avait jamais rencontré, mais s’ils existaient, on pouvait supposer que Morghur serait poussé à les dévorer eux aussi.

De nombreuses lunes plus tard, cette théorie fut accréditée. Morghur réapparut à l’ouest d’Athel Loren, et fut de nouveau attiré par la Cime d'Argent. Et une fois de plus, les Elfes Sylvains se mirent en route pour entraver la progression de Morghur, mais cette fois, ils avaient des alliés pour faire face au Corrupteur. Depuis le dernier affrontement entre les Elfes et Morghur, les rudes humains des terres occidentales s’étaient unis sous l’étendard d’un puissant champion. Ces primitifs se dirigeaient eux aussi vers la Cime d'Argent, et ils se mobilisèrent pour la défendre. Ces humains auraient connu un sort funeste si le second ost d’Elfes Sylvains avait été dirigé par Orion, car le Roi des Forêts n’avait guère d’affection pour eux, mais en l’occurrence, les neiges hivernales recouvraient Athel Loren : Orion n’était qu’un souvenir et un espoir, et c’est pourquoi la raison prévalut. Une alliance fut conclue entre les hommes et les Elfes, qui purgèrent ensemble la corruption de Morghur.

Un Bouclier est Forgé

Une fois les hommes-bêtes vaincus, les Elfes Sylvains se nimbèrent de brume et s’éclipsèrent, en dépit des tentatives des humains de traiter avec eux. Les Elfes ne s’appesantirent pas sur leur brève alliance, car de telles choses étaient déjà arrivées et arriveraient sans doute encore à l’avenir, mais les humains n’étaient pas si prompts à oublier, et ils commencèrent à narrer des contes sur les "Fées" qui vinrent en aide à son champion.

Des années plus tard, le fils de ce champion brava les périls d’Athel Loren dans l’espoir de forger une alliance durable entre les Elfes et le royaume fondé par son père. Orion, né à nouveau et avec son tempérament colérique, voyait la requête d’un mauvais œil, mais Ariel passa outre la volonté de son consort. La Reine Magicienne savait que tant que perdurerait l’esprit de la Cime d'Argent, Morghur ne s’attaquerait pas à Athel Loren, et il était donc souhaitable de laisser prospérer les protecteurs humains de cet esprit. C’est ainsi que débuta une amitié houleuse entre l’antique domaine d’Athel Loren et le royaume naissant de Bretonnie. Orion exprima ouvertement son déplaisir : il n’allait pas brider l’élan furieux de la Chasse Sauvage au gré des caprices de sa Reine. Ariel se contenta de sourire et de dire à son époux qu’il irait où bon lui semblerait. Si d’aventure cela le conduisait chez les Bretonniens, c’était tout aussi bien. Les deux nations avaient fait cause commune, mais il valait mieux que les humains continuent à craindre le peuple qui leur était supérieur.

Pendant ce temps, l’esprit de Cime d'Argent avait étendu son influence en profondeur à travers toute la Bretonnie. Les humains le vénéraient comme leur sauveur et protecteur, mais Ariel pensait qu’il était beaucoup plus proche d’elle que d’eux. Les humains appelaient cet esprit la Dame du Lac, alors que la Reine Magicienne la connaissait sous le nom de Corrigyn, fille des Brumes. Il ne pouvait y avoir entre elles ni amitié durable, ni hostilité, car chacune devait se défier de la puissance de l’autre.

Avec un royaume entier ainsi enrôlé au service de la défense contre Morghur, il semblait que l’avenir d’Athel Loren ne pourrait qu’être radieux. Hélas, les Elfes Sylvains découvrirent qu’il était plus difficile de s’effacer une seconde fois aux yeux du monde. Les bardes Bretonniens colportaient fort loin les récits des "Fées". Ce genre d’histoire ne pouvait qu’atteindre les oreilles des conquérants en quête de terres, et les Elfes Sylvains durent faire face à une série d’armées d’invasion, chaque fois plus grande et plus déterminée.

Le Fléau d’Allisara

Pendant que les histoires au sujet d’Athel Loren se diffusaient dans le monde extérieur, les nouvelles des événements lointains filtraient dans la forêt. La plupart furent ignorées, car les Elfes ne se soucient guère des péripéties des peuples inférieurs, mais ils ne pouvaient négliger complètement la vendetta entre Ulthuan et Naggaroth. Maints Elfes Sylvains s’étonnaient, méprisants, qu’une guerre si absurde puisse durer, mais pour les autres ce n’était qu’une source de chagrin. C’était particulièrement vrai pour Allisara, sœur d’Ariel et jadis, il y a bien longtemps, épouse de Malékith de Nagarythe. Elle était venue en Athel Loren peu avant la rébellion de Malékith, et s’était depuis réfugiée dans la solitude, pour tenter d’apaiser le trouble de son cœur : avec le temps, elle finit par apprendre les méfaits de Malékith, et se sentit coupable pour le sombre chemin emprunté par son mari. Allisara demanda à Ariel la permission de quitter Athel Loren afin de rejoindre Malékith et tenter d’apaiser sa rage. Ariel répugnait à lui accorder congé, mais elle céda devant la détermination de sa sœur. Les préparatifs furent accomplis, et Allisara partit bientôt à l’ouest avec une escorte digne de son rang.

Malékith fit tout pour cacher le retour d’Allisara aux yeux de ceux de Naggaroth, mais sa mère - Morathi - déjoua aisément ces précautions. Elle ne voulait pas qu’Allisara revienne, mais elle à ne voulait pas non plus agir directement. Elle se déguisa afin de charmer Valedor, un prince déchu d’Ulthuan, lui faisant croire que l’escorte d’Allisara était en réalité une armée Elfique qui avait promis d’aider Naggaroth. Aveuglé par les sorts de Morathi et son propre désir de regagner son rang, Valedor réunit ses forces pour livrer bataille aux Elfes Sylvains sur la côte de Bretonnie.

Les combats firent rage ce jour-là, bien que le souvenir s’en soit largement perdu, hormis chez les Bretonniens, chez qui perdure la légende d’un conflit entre de terribles Dieux. Les Elfes Sylvains combattirent sans peur, mais ils ne pouvaient espérer gagner. Quand l’issue ne devint que trop évidente, le chef de l’escorte dit à Allisara de fuir. Las, une flèche funeste abattit l’aigle qui l’emportait à l’abri, et elle se retrouva seule et sans arme devant Valedor.

Alors que le prince s’apprêtait à lui porter le coup fatidique, Allisara comprit la folie dont Morathi l’avait affligé. Elle rechercha en toute hâte le contre-charme qui libérerait le prince, mais les œuvres de la Sorcière Matriarche ne se déjouent pas facilement. Allisara tentait encore de défaire le sort quand la lance de Valedor lui perça le cœur. En s’écroulant, Allisara prononça dans un dernier souffle la syllabe finale du contre-charme. Tout d’un coup, le regard de Valedor fut affranchi de sa démence, et il pleura à cause de ce qu’il avait commis. Inconsolable, le prince se jeta du haut de la falaise. Allisara n’en vit rien, car son âme s’était déjà envolée.

À la mort de leur commandant, les Hauts Elfes s’en repartirent. Les uns pensaient qu’ils avaient mis fin à un grave péril, les autres soupçonnaient qu’ils avaient été les instruments de ce même péril. Très peu en reparlèrent jamais. Seule une poignée de Elfes Sylvains revinrent en Athel Loren pour rapporter le drame. Quand Ariel apprit la mort de sa sœur, la Clairière du Roi fut plongée dans un grand silence, qui dura des jours et des jours. L’hiver fut précoce cette année-là en Athel Loren. Alors que le givre se faisait de plus en plus lourd, le chagrin d’Ariel fit place à l’amertume, et l’amertume fit place au courroux. La Saison de la Vengeance allait commencer.


La Saison de la Vengeance

  • 1-586 (Calendrier impérial: 1117à 1702)

Ariel était bien décidé à identifier les responsables de la mort de sa sœur, et dans ce but elle mobilisa toutes les ressources divinatoires d’Athel Loren. Elle savait que les exécutants étaient les guerriers d’Ulthuan, mais il lui fallait le nom de l’instigateur de toute l’affaire. Or, Morathi avait prévu l’éventualité d’une telle recherche, et elle avait dissimulé son implication par des enchantements. Ariel ne tarda pas se rendre compte que la magie de la Trame, qui alimentait ses propre pouvoirs, était impuissante à briser ces charmes. Avide de vengeance, Ariel se plongea dans des recherches occultes, acquit un savoir interdit et maîtrisa la plus noire des sorcelleries.

Avec ses nouveaux pouvoirs, la Reine Magicienne restaura une fraction des racines du monde d’Athel Loren, et Orion utilisa ces passages pour lancer un grand ost de guerre sur Ellyrion, patrie du Prince Valedor. Le peuple d’Ellyrion réagit lentement : Kurnous avait toujours été leur Dieu tutélaire, et ils n’étaient pas prompts à prendre les armes contre celui qui revêtait son aspect. Leur hésitation leur coûta cher, et cet été-là, les plaines d’Ellyrion furent rouges du sang de leurs habitants. À la fin, Orion ne tirait plus aucune joie de sa besogne : ce n’était pas une chasse, mais un massacre. Cela aurait pu devenir un motif de dispute entre Orion et sa reine, si Ariel n’était pas enfin parvenue à défaire les charmes de Morathi, révélant le rôle de la Sorcière Matriarche et de ses intrigues maléfiques.

Les Elfes Sylvains cherchèrent ensuite vengeance au nord-ouest dans les sinistres forêts de pins de Naggaroth. Ils ne désiraient nullement s’attarder parmi ces bois amers et inertes, et l’air glacé sapait la volonté de la plus cruelle des Dryades. Ils assiégèrent bientôt Morathi en sa forteresse de Ghrond. Les défenses de la Tour de la Prophétie avaient été conçues pour faire face aux attaques venues du nord, et non à un assaut surgi des forêts intérieures, et les murailles tombèrent rapidement sous les coups des Homme-Arbres. De désespoir, Morathi envoya des messagers au sud pour demander l’aide de son fils, le Roi Sorcier. Hélas pour elle, Malékith avait appris le rôle de sa mère dans le décès d’Allisara. Certes, il avait officiellement pardonné à Morathi pour ses agissements, mais il n’allait pas manquer cette occasion de lui donner une leçon. Non sans jubiler, il interdit qu’on envoyât le moindre secours au nord.

Au prix de milliers de vies, les Elfes Sylvains finirent par pénétrer dans la citadelle intérieure de Ghrond. Privée d’échappatoire, Morathi recourut à la duplicité. S’avilissant devant Ariel et Orion, la Sorcière Matriarche offrit tout le spectacle du repentir. Orion voulait en finir, et il aurait volontiers pris le cœur de Morathi si Ariel l’avait laissé faire, mais la Sorcière Matriarche avait perçu la sorcellerie dont Ariel s’était nimbée, et la langue fourchue de Morathi lui offrit une connaissance approfondie de sa discipline occulte, en échange de la vie sauve.

Pour finir, Ariel accepta l’offre de Morathi : après tout, sans la puissance de la sorcellerie, elle n’aurait pu ni régénérer les racines du monde, ni mener à bien le siège de la citadelle de Morathi. Il eut mieux valu qu’Ariel n’accepte point. En fait, la Reine Magicienne n’aurait jamais accepté si son âme n’avait pas été voilée d’une ombre par la magie qu’elle avait déjà employée, et qui lui avait donné le goût du pouvoir. Morathi sourit intérieurement quand l’accord fut conclu : elle n’avait nullement l’intention de dévoiler ses plus grands secrets, mais pour survivre, elle était disposée à partager une fraction de son savoir. C’est ainsi que Morathi fut laissée en vie, et qu’elle entreprit patiemment la longue réparation de sa forteresse.

Une Plongée dans les Ténèbres

De retour en Athel Loren, Ariel et Orion se querellèrent violemment au sujet de l’accord conclu. D’après la légende, leur dispute fit rage pendant des jours, et cet automne-là souffrit d’un temps glacial. Au printemps suivant, l’impensable se produisit : Orion ne renaquit pas. Les Cavaliers Sauvages se présentèrent au Chêne des Âges, mais Ariel les congédia sans fournir d’explication.

La Reine Magicienne se montra de plus en plus inconsidérée. De fait, de nombreux seigneurs et dames de sa cour la croyaient devenue folle. L’amertume d’Ariel se transmit bientôt aux Esprits de la Forêt, et faute de catharsis en l’absence d’Orion et de sa Chasse Sauvage, ils recommencèrent a s’en prendre aux Asrai comme on ne l’avait pas vu depuis des siècles. En une décennie, la vie en Athel Loren était passée de l’harmonie symbiotique à la lutte pour la survie. Les Elfes et les Esprits ne s’en souciaient pas, car leurs perceptions s’étaient elles aussi insidieusement altérées : ils n’imaginaient même pas qu’une autre vie puisse exister. Pour les rares qui se rendaient compte du déséquilibre, l’existence devint cauchemardesque. Durthu et Adanhu en faisaient partie, mais ils étaient impuissants face à l’éclosion de la folie ambiante.

Les Elfes Sylvains se firent de plus en plus agressifs, lançant des expéditions lointaines sur ordre d’Ariel, pour venger les torts des précédentes saisons. Les seigneurs Bretonniens qui étendaient leur domaine trop près de la forêt étaient repoussés. Les bastions Nains qui avaient jadis envoyé des troupes contre Athel Loren voyaient leurs caravanes de marchands anéanties, et leurs armées en marche victimes d’embuscades. Des tribus de Peaux-Vertes étaient exterminées, ou chassées de leurs tanières montagnardes. Ariel usait fréquemment de sa sorcellerie pour appuyer ces attaques. Elle jura que plus jamais Athel Loren ne souffrirait de la cupidité et de la cruauté des peuplades primitives. Cependant, elle ne se rendait pas compte que son abus des magies interdites endommageait la Trame, et par conséquent, Athel Loren s’en trouvait de plus en plus affaiblie, de même que tous ses habitants.

Morghur ne tarda pas à réapparaître, cette fois dans la Forêt des Ombres. Pour l’occasion, Ariel décida que la corruption de cet être prendrait fin une bonne fois pour toutes : elle allait consommer son pouvoir comme lui-même voulait le faire avec elle. La Reine Magicienne envoya un ost au nord via les racines du monde, et il affronta sans délai la harde de Morghur. Comme précédemment, les Elfes Sylvains constatèrent que leurs armes étaient impuissantes contre le Corrupteur, mais Ariel l’avait prévu. Pour tout dire, elle y comptait bien. Au plus fort de la bataille, Ariel et tout un aréopage de Tisseur de Charmes conjuguèrent leurs efforts pour piéger Morghur et le transporter jusqu’au Chêne des Âges. Elle entrava l’ignoble créature avec toute la magie impie dont elle disposait, puis elle entama le rituel pour s’approprier son pouvoir.

Elle aurait mené a bien ce plan désastreux, sans l’intervention de Durthu. L’Aïeul avait ressenti la perturbation entraînée par le passage du Corrupteur dans les racines du monde, et fut outré qu’on puisse les profaner de la sorte. Il se hâta vers le Chêne des Âges, et tua Morghur avant le terme du rituel. Ariel hurla et vitupéra, mais n’osa rien tenter contre Durthu. Même au plus fort de ses illusions, la Reine Magicienne savait qu’il valait mieux ne pas nuire à un des Aïeux, aussi le laissa-t-elle partir, et prétendit depuis lors qu’elle l’avait fait par pitié et non par faiblesse.

Le Prix du Pouvoir

Les décennies passèrent. Ariel refusait toujours à Orion le droit de renaître, et les Elfes Sylvains se vengeaient cruellement du moindre tort qu’ils subissaient. Des marchands Nains ayant pénétré dans les Pics des Pins furent massacrés sans merci. Quand les Nains cherchèrent à se venger, les Elfes Sylvains détruisirent plusieurs bastions dans les Montagnes Grises, sans toutefois pouvoir s’attaquer aux fortifications de Karak Norn. Plus tard, quand une armée de l’Empire égarée se hasarda dans les Vertes Clairières, Ariel ne se contenta pas de la faire écraser, mais envoya des Dryades raser la ville d’où elle était partie. Les cités Bretonniennes de Parravon et de Quenelles souffrirent tout particulièrement, et furent presque abandonnées alors que les nobles comme les paysans partaient à l’ouest pour échapper à la cruauté des Fées. Cependant, les Elfes Sylvains étaient en train de péricliter. Certains perdirent la vie en guerroyant au loin, mais pour la plupart ils dépérissaient et mouraient des suites du déséquilibre qu’Ariel avait infligé à la Trame. De nombreuses racines du monde de création récente se flétrirent irrémédiablement, quels que fussent les efforts de la Reine Magicienne. Pourtant, même face à un désastre aussi flagrant, Ariel ne se détourna pas de sa voie, tant son âme était entachée par la Magie Noire.

C’est vers cette époque que le Roi Phénix d’Ulthuan envoya des ambassadeurs en Athel Loren pour tenter de refermer les plaies du passé. Ariel rejeta sèchement les avances des Hauts Elfes, et les piégea dans le dédale de la forêt. Dépourvus du sens de l’orientation des Elfes Sylvains en Athel Loren, les émissaires y restèrent piégés des décennies. Quand ils finirent par en sortir, ce fut pour tomber sur une armée de Bretonniens avides de faire payer les Elfes Sylvains pour leurs déprédations, et ils finirent leur périple sur un bûcher.

Puis vint le moment où les Aïeux de la forêt n’en purent plus. Malgré l’avènement du printemps, il n’y avait nul signe de renouveau. Au contraire, ils sentaient les bois se flétrir autour d’eux, et ils savaient que pour prévenir la catastrophe, il était indispensable de purger la souillure de l’âme d’Ariel. Avec l’aide d’une jeune prophétesse du nom de Naieth, qui avait elle-même résisté à la démence ambiante, ils réunirent toutes les forces qu’ils purent trouver et marchèrent sur la Clairière du Roi, Adanhu tenta de raisonner Ariel, il chercha à la ramener dans le droit chemin, mais la Reine Magicienne ne vit là qu’une armée venue pour la déposer. Poussant un grand cri, Ariel appela à elle les Elfes et les esprits forcenés, et ordonna à ses détracteurs de partir.

Une bataillé éclata au cœur d’Athel Loren, bien que personne n’eut pu dire par la suite quel camp avait entamé les hostilités. Très inférieurs en nombre, Adanhu et les siens se trouvèrent rapidement en difficulté, aussi l’Aïeul eut-il recours à une manœuvre désespérée. Contactant Ariel grâce à leur lien commun avec la Trame, Adanhu aspira la souillure de son cœur pour l’absorber en lui. Hélas, ce geste d’abnégation fut fatal à Adanhu, car Ariel avait accumulé au fil des ans un fardeau trop lourd pour l’Aïeul, qui en périt sur le coup.

Soudain, la forêt émergea de sa démence. Les Elfes et les esprits s’éveillerent comme d’un cauchemar, le voile de dépit revanchard qui troublait leur vision depuis si longtemps fondait comme la neige au printemps, mais Ariel n’en vit rien. Le présent ultime d’Adanhu lui avait fait prendre conscience de tout le mal qu’elle avait fait, et de l’interruption des cycles naturels qu’elle avait causée par égoïsme. La Reine Magicienne s’enfuit en sanglotant et s’enferma dans le Chêne des Âges, pour se repentir et réparer les torts qu’elle avait commis.

La Saison de la Vengeance arrivait enfin a son terme, et une ère de restauration pouvait commencer.


La Saison de la Rédemption

  • 1-305 (Calendrier impérial : 1703 à 2007)

Avant de s’isoler du monde, Ariel fit revenir Orion. Son retour n’avait jamais été nimbé d’autant de chagrin, car la Reine et son consort échangèrent bien davantage de mots durs que de paroles aimables. Bien des années allaient s’écouler avant qu’Ariel réapparaisse dans les clairières d’Athel Loren. À la fin de chaque année, les Cavaliers Sauvages apportaient les cendres d’Orion au Chêne des Âges, et a chaque printemps renaissait le Roi des Forêts, mais il régna longtemps seul. Rongée par le chagrin et la culpabilité, Ariel ne pouvait se résoudre à faire face à son peuple, et demeurait au creux du Chêne des Âges. Les Elfes Sylvains étaient désorientés, sans celle qui était à la fois leur Reine et leur mère, mais ni les prières ni les suppliques ne purent faire revenir Ariel. C’est ainsi que le trône d’argent et de bois stellaire de la Reine Magicienne demeura inoccupé pendant plusieurs chutes des feuilles.

En dépit de l’absence d’Ariel, le cycle de la vie se poursuivait. Les limites de la forêt étaient sous bonne garde, les clairières vénérables étaient entretenues, et les hardes d’hommes-bêtes errants étaient éradiquées comme il se devait. Naieth soutenait que le peuple d’Athel Loren devait renoncer à son autarcie. Une telle divergence vis-à-vis de la tradition n’était pas au goût des seigneurs et des dames, mais on trouva un compromis. Si les Elfes Sylvains étaient en mesure de redresser les torts infligés aux humains et aux Nains voisins - en substance, aux créatures qui s’étaient rendues coupables d’ignorance plus que de malveillance - ils le feraient. De tels gestes bienveillants ne pourraient qu’accélérer la régénération de la Trame, et renforcer la Bretonnie jusqu’au point où elle pourrait de nouveau servir de rempart à Athel Loren.

Rétablir l’Équilibre

Tout sembla bien se passer pendant plusieurs décennies. Les Elfes Sylvains appliquèrent la décision du conseil, et plus d’un Thane Nain ou Seigneur Bretonnien incrédule vit une défaite annoncée de transformer en victoire grâce à l’intervention des archers d’Athel Loren. Parmi ces nombreuses issues heureuses, la plus notable fut le siège de Brionne et de Quenelles, quand les Skavens émergèrent de leur empire souterrain. Trois jours et trois nuits durant, les guerriers irréels d’Athel Loren combattirent au côté de la fleur de la Chevalerie Bretonnienne, jusqu’à rejeter les ignobles hommes-rats dans leurs tunnels. En l’honneur de cette victoire, le seigneur Arda, gardien d’Ygrysyll et commandant de l’ost Asrai, fut nommé chevalier du royaume à titre honorifique par le Duc Mérovée de Moussillon. Arda fit preuve d’une politesse mesurée en compagnie des humains, puis dès qu’ils furent hors de vue, il retira la décoration criarde que Mérovée lui avait décernée.

On peut douter que quiconque ait deviné les mobiles des Elfes Sylvains, qui ne fournissaient aucune explication. Après tout, les étrangers n’auraient jamais compris l’importance de la Trame. Même s’ils avaient pu en appréhender le concept, les Asrai n’étaient aucunement disposés à faire part de leur secret coupable. Peu à peu, les Bretonniens se mirent à considérer de nouveau les Elfes Sylvains comme des alliés. Quant aux Nains, ils acceptaient l’aide offerte, mais n’envisagèrent jamais pour autant d’effacer la moindre ligne de leurs Livres des Rancunes.

Orion se battait avec une ferveur sans pareille. Il ne connaissait que trop bien la peine de sa Reine, et il voulait l’apaiser. Si cela impliquait de combattre pour des Nains malodorants, son âme supporterait ce fardeau. En tant que Dieu, il était capable d’exploits inconcevables pour les mortels. Cependant, année après année les campagnes d’Orion devenaient plus longues et plus sanglantes. Dans les tréfonds du Chêne des Âges, Ariel le perçut et en fut troublée. Les Elfes Sylvains n’avaient rien a gagner si Orion, par colère, réitérait les erreurs de la saison précédente. La Reine Magicienne vit à quel point la survie d’Athel Loren dépendait de l’équilibre entre son consort et elle-même. Malheureusement, la Reine Magicienne n’était pas prête à quitter le Chêne des Âges pour rejoindre le conseil, et il en serait encore ainsi pour bien des saisons. Elle se fit donc représenter par des émissaires, des hérauts nantis de son pouvoir et parlant avec sa voix. Certains prétendaient les connaître et avoir combattu jadis à leur côté, alors même que les émissaires semblaient bien trop jeunes pour cela.

Les Sœurs du Crépuscule

Les émissaires d’Ariel étaient deux jumelles nommées Næstra et Arahan. On ne les distinguait qu’à leurs manières et à leur couleur de cheveux. Næstra à la crinière noire était noble et chaste. D’une caresse, elle pouvait guérir la pire blessure, et c’est à contrecœur qu’elle faisait du mal, même à l’être le plus vil. Au contraire, la chevelure d’Arahan était de neige pure, mais son âme féroce se complaisait dans la mêlée. Elle recherchait toutes les sensations que la vie pouvait offrir, et se conduisait à la limite de l’inacceptable, même pour une société aussi permissive qu’Athel Loren. Par la suite devait courir le bruit selon lequel Næstra et Arahan étaient deux reflets d’un même être, ce qui expliquerait le contraste entre les aspects opposés de l’âme d’Ariel. Cette supposition était peut-être fondée, en tout cas on ne voyait jamais les jumelles l’une sans l’autre. L’une achevait souvent les phrases de l’autre, même si on n’aurait su dire si la seconde poursuivait le propos de la première, ou si elle infléchissait la phrase selon son propre avis.

Dans un premier temps, le conseil refusait de reconnaître Næstra et Arahan, car aucun Elfe vivant ne les connaissait, et les esprits de la forêt étaient muets à leur sujet. Les jumelles étaient traitées avec un respect prudent, mais elles n’avaient pas accès à la Clairière du Roi. Næstra ne prit pas ombrage de cette vexation, et Arahan réagit par des menaces tonitruantes. Ce n’est que lorsque l’été fit place à l’automne, et qu’Orion revint, que le sujet fut réglé. Le Roi des Forêts reconnut aussitôt en elles l’essence de sa Reine, et il confirma leur autorité malgré le camouflet que leur présence impliquait. Par la suite, Næstra et Arahan prirent la place d’Ariel au conseil, non pas en siégeant sur son trône, mais en se tenant de part et d’autre lors des débats. Elles ne prenaient la parole que pour contrebalancer l’humeur dominante. Næstra s’adressait au conseil en été principalement, pour tempérer l’impulsivité du moment, alors que les interventions fracassantes d’Arahan luttaient surtout contre la torpeur hivernale.

Le Retour d’Ariel

Au total, Ariel se cacha plus de trois siècles aux yeux du monde. Elle le serait probablement restée plus longtemps, si elle n’avait pas décelé la réapparition de Morghur. Ariel perçut que cette incarnation était la plus puissante de toutes, et que la totalité d’Athel Loren devrait s’unir pour le vaincre. En vérité, l’âme de la Reine Magicienne n’était pas entièrement purgée, et elle répugnait à l’idée de sortir sans être pleinement guérie, mais elle savait aussi que les circonstances exigeaient des sacrifices, et elle émergea enfin du Chêne des Âges.

Les réjouissances furent grandioses ce jour-la. Les Elfes Sylvains avaient fini par considérer leur reine comme perdue, et ils ne dissimulaient pas leur joie de la voir revenir. Même les Esprits de la Forêt, dont les souvenirs remontaient plus loin que ceux des Elfes et qui avaient subi de plein fouet l’aliénation d’Ariel, étaient heureux de son retour, bien que seule une minorité l’ait reconnu. Comme point d’orgue des festivités, il y eut les retrouvailles d’Ariel et d’Orion, qui avaient été séparés des siècles durant, dans la colère et la tristesse. L’ambiance festive ne fut nullement amoindrie par le fait que le retour d’Ariel survenait à la veille d’une grande bataille. Les Asrai disaient que si leur reine était revenue à cause du Corrupteur, alors cette abomination avait au moins accompli quelque chose de bénéfique au cours de son existence pervertie. Personne dans l’assistance ne remarqua l’étincelle maligne qui se tapissait encore en Ariel. Une fois qu’elles ont pris racine, on ne peut jamais extirper complètement les ténèbres, et la Reine Magicienne allait devoir porter ce fardeau à jamais. En pleine nuit, quand tout espoir semblerait perdu, elle entendrait l’appel de sa propre noirceur. Ariel ne saurait plus quelles décisions elle aurait prises par méchanceté et non par raison.

Un mois plus tard, selon la mesure du temps dans le monde extérieur, la harde de Morghur était dans la Forêt d’Arden. Elle avait déjà anéanti une armée de chevaliers venus de Gisoreux, et elle ne doutait pas qu’elle vaincrait sans plus de peine les Elfes qui lui faisaient face à présent. Elle avait tort. Après avoir fait face à la noirceur enfouie dans sa propre âme, Ariel n’avait plus peur de Morghur, et elle avait accompagné son peuple au combat. Elle se contentait certes de laisser le commandement à Orion, et se chargeait de surpasser la sorcellerie des Chamans par sa propre magie. Fait plus grave encore pour les hommes-bêtes, les Asrai avaient avec eux Næstra et Arahan. On aurait pu s’attendre à ce qu’elles combattent au côté de leur maîtresse, mais elles allaient et venaient librement sur le dos d’un puissant Dragon des Forêts. La pureté de Næstra était insoutenable pour les hommes-bêtes, et sa simple présence les brûlait comme une flamme. Pourtant, l’engeance du Chaos ne cherchait pas à la fuir, car Arahan se trouvait inévitablement avec sa sœur. L’essence obscure de la seconde jumelle suscitait le désir des hommes-bêtes, et ils la poursuivaient avec un appétit démentiel. Les rares qui parvinrent à l’atteindre furent victimes de ses cruelles lames.

Puis vint le moment ou les hommes-bêtes ne purent plus tenir, leurs rangs clairsemés par les flèches, ou broyés par les sabots de la Chasse Sauvage. Comme une seule bête, la harde s’enfuit dans les bois. Seul Morghur resta sur place, caquetant démentiellement à l’intention de ceux qui voulaient lui ôter la vie. Le Corrupteur était criblé de flèches, mais la volonté des Dieux Sombres le poussait encore à bêler ses défis. Puis on entendit vibrer une dernière corde d’arc, et Morghur tomba raide mort, une flèche noire dépassant de son orbite.

Grandes furent les réjouissances en Athel Loren au retour de l’ost. De nombreux héros se firent un nom ce jour-là. Le plus acclamé de tous était Scarloc, l’archer dont la flèche acheva le Maître des Crânes, mais tous les Elfes avaient leur part de cette gloire immense. Ainsi s’acheva la Saison de la Rédemption. Ariel et Orion étaient enfin réunis, et l’esprit tourmenté des Elfes Sylvains avait retrouvé son intégrité.

Source

  • Livre d'Armée des Elfes Sylvains, V8