Le Trésor des Rois

De La Bibliothèque Impériale

Les rayons de l’écrasant soleil du désert filtraient a travers la visière du Duc Gardumar alors qu’il émergeait des ténèbres de la crypte. Lorsque ses yeux se furent accoutumés à la vive lumière du jour, il brandit le poing triomphalement, et les Chevaliers rassemblés tout autour de l’antique pyramide manifestèrent leur joie en voyant l’éclat doré du trésor que le Duc tenait fermement dans son gantelet.

L’un après l’autre, ils s’approchèrent du Duc et s’agenouillèrent devant le calice, l’emblème de leur quête. Lorsque chacun d’entre eux eut juré de protéger coûte que coûte la relique vénérée, l’Écuyer du Duc enveloppa celle-ci dans un carré de soit avant de la mettre en sécurité. Le cœur léger à l’idée de quitter enfin ce désert sans vie et de rejoindre les plaines luxuriantes de Bretonnie, les Chevaliers enfourchèrent leurs montures et commencèrent à serpenter lentement à travers les dunes de sable, laissant la nécropole derrière eux.

Le bruit sourd de la pierre frottant la pierre parvint aux oreilles du Duc, qui tira sur les rênes de sa monture et se retourna afin d’en localiser la source. Une dizaine de passages s’ouvraient lentement dans le flanc de la massive pyramide, et de chacun d’eux émergeaient quantité de Guerriers Squelettes marchant à l’unisson. Leurs doigts décharnés étaient agrippés autour des manches d’arcs recouverts de poussière. Lentement mais sûrement, ils formèrent une ligne de bataille puis se tinrent immobiles.

Sur l’ordre de Gardumar, la vingtaine de Chevaliers manœuvra avec l’aisance due à des années d’entraînement. Ils se scindèrent en trois groupes puis adoptèrent la formation de Fer de Lance, leurs Écuyers vinrent prendre position sur les flancs. Le Duc avait déjà affronté les morts-vivants par le passé, les Vampires et leurs armées maléfiques cherchaient régulièrement à s’emparer des nobles terres de Bretonnie. Il en avait privé plus d’un de l’immortalité.

Tandis que les Chevaliers se mettaient en formation autour de lui, il observa avec stupéfaction deux dunes de sable s’élever étrangement de part et d’autre de la pyramide. Dans un grondement sourd, deux plate-formes en émergèrent lentement, et sur chacune d’entre elles se trouvait une antique machine de guerre ouvragée ressemblant aux catapultes qu’il avait observées au cours des sièges auxquels il avait pris part. Quelque chose de brillant situé au sommet de la pyramide attira son attention : il put y discerner un coffre de métal ciselé sur le flanc duquel avait été gravée une paire d’ailes. À ses côtés se tenait une créature décharnée, la peau tendue sur les os. Enfin, lorsque le dernier guerrier squelette eut rejoint les rangs, un personnage apparut dans l’embrasure du passage central. Vêtu de robes bleues et paré de nombreux bijoux en or, il avait les bras croisés sur sa poitrine. Ses mains bandées tenaient une crosse et une lame incurvée. Son visage était dissimulé derrière un masque d’or finement ciselé qui brillait sous le soleil de plomb.

Le personnage pointa soudain sa crosse sculptée en forme de serpent en direction du Duc, puis une voix tonitruante résonna à travers les dunes. Bien qu’il n’en comprit pas la langue, le Bretonnien put en sentir toute la menace. À peine le discours eut-il touché à sa fin que les rangs d’archers squelettes bandèrent leurs arcs et décochèrent une volée de flèches en direction des Chevaliers. Le Duc adressa une prière silencieuse à la Dame du Lac en constatant que la trajectoire des flèches passait au-dessus de sa formation, mais la seconde suivante, il fut saisi d’horreur en constatant que les projectiles déviaient d’eux-mêmes vers ses hommes ! La plupart vinrent néanmoins se ficher dans le sable ou furent déviés par les épaisses armures des Chevaliers. Seuls quelques-uns des malheureux Écuyers, dépourvus de protections, furent jetés à bas de leurs montures, les mains agrippées aux projectiles dépassant de leurs corps. Avant même qu’il n’ait le temps d’ordonner la charge, une seconde volée s’abattait déjà. Les squelettes délivraient un tir incessant, lâchant tous ensemble la corde de leurs arcs avec un synchronisme époustouflant. Une nouvelle fois, d’autres loyaux Écuyers mordirent la poussière, et le Duc entendit même le fracas d’une armure tombant au sol, une flèche avait trouvé le point faible des défenses d’un de ses Chevaliers.

Gardumar abaissa sa lance et à son signal, le musicien souffla dans sa trompe pour ordonner la charge. La bruyante cavalcade des destriers au galop contrastait avec le silence de mort affiché par l’armée ennemie. Une des formations en Fer de Lance était sur le point d’atteindre l’ennemi lorsqu’elle fut subitement arrêtée dans sa course quand le sol se transforma sous les sabots des destriers en une marée noire. Les montures de tête basculèrent et furent instantanément recouvertes par un tapis d’insectes grouillants qui pénétrèrent facilement dans les interstices des armures des Chevaliers. Les destriers hennirent de douleur, sans défense contre les milliers de créatures qui les pinçaient et les piquaient. Les rares Chevaliers qui parvinrent à se dégager ne purent faire que quelques pas avant de s’effondrer dans le sable, littéralement dévorés de l’intérieur.

Au même moment surgirent des dunes sur le flanc droit des dizaines de cavaliers squelettes équipés de lances. Le Duc lança un regard en direction des Chevaliers Errants pour s’assurer qu’ils avaient pris conscience de cette nouvelle menace, mais il eut la mauvaise surprise de constater que ceux-ci avaient cessé de charger et s’arrachaient les yeux en hurlant d’agonie, comme hantés par des démons invisibles. Cherchant la source de leur tourment, son regard s’arrêta sur l’étrange personnage au sommet de la pyramide. Il ressentit soudain tout le poids dé la malédiction qui reposait sur lui et ses hommes, et tenta de s’en débarrasser en secouant vivement la tête. Il n’était pas question de succomber à une telle folie.

Les Écuyers qui avaient survécu aux tirs meurtriers de l’ennemi se trouvaient juste devant l’unité du Duc. Ils firent un quart de tour dans l’espoir de prendre de flanc la horde squelettique. Fort de ses années d’expérience guerrière, Gardumar avait rompu ses hommes à cette tactique en les y préparant depuis de nombreux mois. Au même moment, deux bruits sourds annoncèrent que les catapultes venaient de tirer de concert. Un chœur de cris d’horreur vint couvrir le bruit des sabots et le Duc réalisa avec horreur qu’ils étaient émis par les deux crânes aux yeux de braises qui volaient dans leur direction. C’étaient des hurlements de douleur, de tourments et de mort. Un des projectiles passa au-dessus de son unité mais le second atterrit au beau milieu des Écuyers, et ceux qui s’en sortirent indemnes furent incapables de maîtriser la panique qui les gagna. Ils s’enfuirent à toutes jambes, courant à une mort tout aussi certaine au fin fond du désert aride de Nehekhara.

L’unité du Duc s’enfonça avec fracas dans les rangs des Gardiens des Tombes. Les lances traversèrent aisément les armures de ces derniers et brisèrent leurs os. Les destriers broyèrent de leurs sabots les crânes des guerriers squelettes qui leur faisaient face, de sorte que l’espoir regagna le cœur du Duc. Mais sa déception n’en fut que plus vive lorsque, l’instant d’après, il observa avec effroi, les squelettes tout juste occis se relever et reprendre part au combat. Le Duc dégaina son épée et se débarrassa de plusieurs de ces abominations sans cesser de pousser sa monture en direction de la créature masquée. Observant avec inquiétude la facilité avec laquelle elle venait à bout des meilleurs de ses Chevaliers, il sut qu’il lui revenait de la détruire. Finalement, les deux généraux se trouvèrent face à face. Protégé par son heaume à plumeau, le Duc plongea son regard dans les cieux lueurs rouges qui perçaient à travers le terrifiant masque d’or de son adversaire.

Une peur panique le gagna soudain tandis qu’il sentait le regard sans âme du Roi des Tombes sonder sa conscience. Il se saisit de la sainte icône qu’il portait autour du cou et cela lui redonna courage, il avait foi en la Dame du Lac et son âme était pure. Il était capable de venir à bout de cette abomination. Le Roi des Tombe brandit ses armes et s’apprêta à frapper le Duc. Lethos Gardumar fut ébahi par la vitesse à laquelle se mouvait son adversaire. Il fut contraint de parer l’avalanche de coups qui s’abattit sur lui, mais il profita de la première faille que concéda le Roi des Tombes pour enfoncer son épée à travers son armure et ses os.

La victoire était sienne, avec la mort de leur roi, l’armée squelette allait tomber en poussière et sa quête toucherait à sa fin. Lethos tenta de retirer son épée du corps de son adversaire, mais elle y était coincée. Il contempla avec horreur une forme noire en gagner la lame à l’endroit où elle avait traversé les bandages du Roi des Tombes, puis remonter rapidement jusqu’à la garde. Il voulut lâcher le pommeau mais se trouva incapable de bouger. La forme noire gagna alors sa main, pénétra dans sa peau et ses veines. Lethos sentit un froid mortel remonter le long de son bras puis envahir peu à peu le reste de son corps. Sa peau commença à se flétrir et ses cheveux poussèrent anormalement vite pour devenir finalement gris. Sentant sa force l’abandonner, il laissa choir son bouclier devenu trop lourd. En l’espace de quelques secondes, le jeune et fougueux Duc Lethos vieillit de plusieurs décennies. Il perdit conscience et glissa de sa monture.

Les rayons de l’écrasant soleil du désert filtraient à travers la visière du Duc Gardumar. Celui-ci était allongé sur le dos, ses yeux ouverts fixant sans le voir le ciel d’un bleu immaculé. Son armure était à présent presque entièrement recouverte de sable. Dans quelques heures, elle serait ensevelie à jamais, et avec elle disparaîtrait le précieux calice. La mort était le cadeau d’adieu de Rakaph III. Sa malédiction s’abattrait sur quiconque tenterait de s’emparer de ses biens, ou même de traverser la Terre des Morts.

Source

  • White Dwarf N°104 (Décembre 2002)